Au milieu de la controverse, les amis du combattant ont décidé d’organiser en sa mémoire du 26 au 28 mars à Bafoussam, des obsèques à la hauteur d’un combattant de son rang. Au siège du Manidem, la famille et les militants ont prévu entre autres, un vernissage de photographies et des projections de vidéofilms retraçant la vie et l’œuvre du héros national
L’amicale des amis organisent des obsèques dignes pour Anicet Ekane
Par Thomas Tankou_________
Des moments inoubliables destinés à rassembler les proches, à fixer une mémoire visuelle et à affirmer publiquement l’héritage d’un homme mort en captivité.
Ces trois jours de commémoration prennent d’autant plus d’importance qu’ils sont organisés dans un contexte où la possibilité même d’honorer la dernière volonté du disparu est remise en question.
Le refus de l’Église évangélique de Bafoussam de lui ouvrir ses entrailles pour accueillir ses restes, porte atteinte à la dernière volonté de celui qui, de son vivant avait émis le vœu de reposer aux côtés de Ernest Ouandie, et ravive les tensions mémorielles
Le refus opposé par l’Église évangélique du Cameroun (Eec), région synodale de la Mifi, d’autoriser l’inhumation d’Anicet Ekane au cimetière de Bafoussam‑Plateau ne se réduit pas à une stricte application d’un règlement administratif datant de 2016. Il met davantage en lumière, de façon brutale, les enjeux symboliques, politiques et humains qui entourent la mort d’une figure de l’opposition camerounaise — et, surtout, la profanation d’une dernière volonté lourde de sens pour sa famille et son camp politique.
Une règle administrative face à une exigence de dignité…
Dans son courrier du 12 mars 2026, l’Eec invoque l’interdiction d’inhumer en vigueur dans ce cimetière depuis une décennie. Sur la forme, la paroisse se tient à une application littérale de la règle et affirme « comprendre la douleur de la famille » tout en maintenant son refus. Sur le fond, cette posture apparaît, pour de nombreux observateurs et sympathisants d’Ekane, comme une réponse insuffisante — voire froide — devant une situation exceptionnelle : la mort en détention d’un opposant de renommé, survenue dans un contexte post‑électoral hautement tendu.
L’enjeu dépasse le terrain administratif…
Les funérailles et le lieu d’inhumation portent une charge symbolique majeure au Cameroun : elles sont des moments de rassemblement, de reconnaissance collective et d’affirmation de la mémoire d’un parcours politique. Refuser l’accès au cimetière de Bafoussam‑Plateau, c’est refuser une forme de visibilité publique et de reconnaissance aux proches et aux partisans d’Anicet Ekane ; c’est aussi envoyer un message aux observateurs politiques, à la fois domestique et international, sur la place que la société et ses institutions réservent aux dissidents.
La dernière volonté bafouée : reposer auprès d’Ernest Ouandie…
La dimension la plus douloureuse et politiquement évocatrice de cette affaire est sans doute la violation de la dernière volonté d’Anicet Ekane. Le défunt avait explicitement souhaité être inhumé aux côtés d’Ernest Ouandie, le résistant et martyr dont la tombe se trouve au cimetière de Bafoussam‑Plateau. Ce choix n’est pas anecdotique : il inscrit Ekane dans une filiation politique et mémorielle claire, une revendication d’héroïsme moral et de sacrifice partagé face aux puissances de l’État. Priver ses proches de pouvoir accomplir ce geste, c’est refuser le récit historique qu’il souhaitait sceller — celui d’une continuité entre luttes passées et engagement contemporain pour la justice politique.
Le refus de l’Eec prend donc la forme d’une double mise à l’écart : symbolique — en empêchant l’acte public et mémoriel d’ensevelir un « frère d’armes » à côté de Ouandie — et politique — en amoindrissant la portée commémorative que son cercueil aurait dû incarner. Pour les partisans d’Ekane, cette décision équivaut à un déni de dignité à l’égard d’un homme mort en détention, et suscite une vive émotion dans un pays où la sépulture est plus qu’un lieu : c’est un acte de réparation et de témoignage.
Entre prudence institutionnelle et tentation de neutralité politique…
L’attitude de l’Eec peut s’expliquer, dans une large mesure, par une volonté de neutralité institutionnelle et par une prudence visant à éviter d’être perçue comme instrumentalisée dans une affaire politiquement explosive. Mais dicter le silence — ou la non‑réciprocité symbolique — à une famille et à une communauté en deuil soulève des questions éthiques.
Les institutions religieuses occupent souvent une place de médiation et d’accompagnement moral ; elles sont aussi des lieux où se construisent la mémoire collective. Refuser de tenir compte d’une dernière volonté exprimée avec clarté pose donc la question de la responsabilité sociale et morale d’une Église face aux souffrances et aux revendications de ses fidèles et de la société civile.
Obsèques organisées à Bafoussam : un temps de mémoire malgré l’obstacle…
Les trois jours d’hommage organisés du 26 au 28 mars 2026 au siège du Manidem seront l’occasion d’affirmer publiquement la figure d’Anicet Ekane — dans la douleur, mais aussi dans la volonté de sauvegarder sa mémoire. Le vernissage photos et les projections de vidéofilms ne remplaceront pas l’inhumation voulue par le défunt, mais ils offriront un cadre collectif de deuil et de récit alternatif : une manière de construire, même en marge du cimetière interdit, une sépulture symbolique de la mémoire.
Ce que dit ce refus du climat politique
Au‑delà du cas individuel, l’affaire révèle la tension entre règles administratives et aspirations de la société civile dans un contexte politique polarisé. La mort en détention d’un opposant et le refus d’un lieu d’inhumation désiré par le défunt et sa famille sont deux éléments qui, combinés, interrogent la capacité des institutions — religieuses, administratives et politiques — à accompagner des moments cruciaux de la vie publique.
Cette incapacité nourrit la défiance et laisse un goût amer dans l’espace public, car elle renvoie l’idée que certains gestes de reconnaissance collective peuvent être récusés au prétexte de précautions techniques.
