Ministère des Vieux Routiers : Départs en retraite « forcés » au sommet, la pantomime d’un régime qui n’en finit pas de finir

Par Paul Fotsing (notre envoyé spécial en Ironie)

Y’A-PAS-D’NOM, Pays imaginaire – Ils étaient là depuis si longtemps qu’on les croyait devenus membres de la faune locale, classés « monuments historiques » faute de mieux. Ce matin, pourtant, le maréchal-président, guide suprême du développement régressif et unique détenteur du savoir-vivre éternel (en poste depuis un laps de temps que l’on n’exprime plus en années, mais en « ères »), a pris une décision aussi soudaine qu’une surprise-party organisée par des funambules : il a envoyé à la retraite deux de ses plus fidèles compagnons de route.

Premier à passer sur le billard de la « rénovation générationnelle » : le président de l’Assemblée nationale. Un homme dont l’ancienneté ferait pâlir un séquoia. Élu député il y a 54 ans, perché au perchoir depuis 34 ans, il avait fait du fauteuil présidentiel de l’hémicycle un prolongement de son propre squelette. Les médecins légistes, à titre personnel, estiment que les deux ne font plus qu’un. Le second, le président du Sénat, un quasi-jeune homme avec à peine une décennie au compteur de la maison, a lui aussi reçu ses ciseaux dorés.

Sur le papier, c’est une « retraite bien méritée », selon la formule consacrée par les communiqués officiels lus d’une voix monocorde par le porte-parole du gouvernement, qui avait lui-même l’air de lire l’épitaphe de ses propres ambitions.

Dans la réalité, le « paquet cadeau » qui accompagne leur départ donne le tournis aux rares citoyens qui ont encore la force de lever les yeux de leur gamelle de riz. Avantages en nature : villas présidentielles transformées en « résidences secondaires », dotations mensuelles équivalentes au budget annuel de l’éducation nationale (pour un village), voitures de fonction avec chauffeurs qui tourneront au ralenti dans les allées des nouveaux jardins, et surtout, le précieux sésame : le droit de siéger à vie au Conseil économique et social, histoire de ne pas trop s’éloigner de la mamelle.

« Ils sont contents ? » nous avons timidement demandé à un proche de la famille, qui a immédiatement pris un air de faux jeton en affirmant : « Jamais ils n’ont été aussi sereins. Enfin du repos ! » Pendant qu’il parlait, le nonagénaire ex-président de l’Assemblée faisait discrètement les cornes à la caméra nationale depuis le siège arrière de sa nouvelle berline blindée, tout en téléphonant frénétiquement à ses anciens collaborateurs pour s’assurer que personne ne changeait la serrure de son bureau. Son homologue du Sénat, lui, a fait savoir par voie de communiqué (dicté à sa secrétaire qui pleurait) qu’il avait « l’impression d’avoir été jeté comme un vieux mouchoir », précisant au passage que « la fonction, c’est comme une greffe de foie : on ne la rend pas quand elle a pris ».

Les « princes héritiers » en PLS

Mais la scène la plus édifiante se joue en coulisses. Car derrière ces deux colosses fatigués, c’est tout un écosystème de neveux, fils, filles, gendres, cousins au troisième degré et « chargés de mission » fictifs qui s’agite en tous sens, tel un fourmilier qu’on aurait privé de sa termitière. Ces derniers occupaient, disons-le sans fard, des postes lucratifs dans les régies financières, les offices de commercialisation, les ambassades en Suisse et les conseils d’administration de sociétés d’État dont personne n’a jamais compris la mission.

« C’est un désastre social ! » s’indigne un jeune homme de 57 ans, lui-même directeur d’une agence de tourisme fantôme depuis 18 ans, avant d’ajouter, la voix étranglée par l’angoisse : « Si mon oncle n’est plus au perchoir, comment je justifie mon salaire à la fin du mois ? Moi, je ne sais même pas ouvrir un PDF. »

La rumeur veut que des réunions de crise aient lieu dans les salons feutrés des ambassades pour tenter de négocier des postes de « consultants internationaux » – comprenez : des sinécures dans des organisations panafricaines où ils ne mettront les pieds qu’une fois par an pour serrer des mains moites.

Le peuple en état de sidération

Pendant ce temps, dans la capitale, la population regarde ce spectacle avec la lassitude résignée de gens qui ont vu défiler 40 ans de coups d’État intérieurs, de famines opportunistes et de discours au vitriol contre l’impérialisme prononcés depuis des palais climatisés à 16 degrés.

« Ils se plaignent avec un parachute en or massif, commente Amadou, vendeur de maïs grillé devant le ministère. Moi, ma retraite, c’est quand je peux acheter deux sacs de riz au lieu d’un. Mais bon, ils ont raison de râler. C’est dur de quitter un fauteuil quand on y a passé plus de temps qu’un enfant n’en passe à apprendre à marcher. »

Sur les réseaux sociaux, une proportion rare de messages non censurés résume l’ambiance générale : « Ces gens ont le cynisme de jouer les offensés alors qu’ils partent avec ce que nous ne gagnerons pas en trois mille ans. Mais rassurez-vous, on va pleurer pour eux. Dès qu’on aura fini de pleurer pour nous. »

Reste désormais une question cruciale, qui taraude les commentateurs politiques du pays imaginaire : ce départ en retraite des « anciens » est-il le signe d’un grand ménage, ou simplement celui d’un redéploiement des pions par le chef de l’État, soucieux de placer ses propres obligés encore plus près du fromage ?

L’avenir, avec une vitesse administrative proche de celle d’un escargot paralytique, nous le dira dans les vingt prochaines années.

En attendant, le pays tourne. Non, pas vraiment. En attendant, le pays reste médusé. Et les deux retraités continuent de compter les armoires à glace de leurs nouvelles villas en pestant contre l’ingratitude des « petits jeunes ».