Le Préfet du Wouri, Mvogo Cyriac, a officiellement interdit la manifestation annoncée par le mouvement Stand UP for Cameroon pour ce vendredi 10 avril à Douala. Motif invoqué : « velléités manifestes et évidentes de troubles à l’ordre public ».
La manifestation « Vendredi en Noir » interdite ou la phobie du pouvoir face à la rue
Par Thomas Tankou___________
Cette décision intervient alors que la société civile et une partie de l’opposition dénoncent la création d’un poste de vice-président, une mesure politique qui suscite de vives contestations. Cette interdiction interroge et illustre, une fois encore, la crainte structurelle du pouvoir central face à l’expression populaire.
Contexte et enjeux…
La création d’un poste de vice-président, perçue par une partie de la société civile et de l’opposition comme une manœuvre politique suspecte, a déclenché une série de réactions. Dans ce climat, les appels à manifester — symbolisés ici par le rassemblement « Vendredi en Noir » — cherchent à traduire le ras-le-bol et la défiance d’une frange de la population vis-à-vis de décisions prises sans aucun débat public.
La tenue d’une conférence de presse au siège du du parti par le président du Mrc la veille de la manifestation confère à l’événement une résonance nationale, accentuant les craintes du pouvoir face à une mobilisation susceptible de fédérer des mécontentements divers.
La justification préfectorale et ses limites…
L’argument officiel — prévention de troubles à l’ordre public — est un classique des interdictions de rassemblements au Cameroun. Mais il mérite d’être critiqué sur deux plans. D’abord, l’application de ce principe apparaît souvent sélective : des manifestations favorables au pouvoir ou des rassemblements encadrés par des acteurs proches des autorités rencontrent rarement les mêmes restrictions. Ensuite, la « prévention » est parfois invoquée sans présenter d’éléments concrets et actuels (évaluations de risques détaillées, informations sur des menaces précises), ce qui réduit la décision à un acte discriminatoire et politique.
Une phobie sécuritaire de la rue…
La répétition des interdictions traduit une véritable phobie institutionnelle face à la contestation populaire. Cette appréhension a plusieurs racines et conséquences :
-La crainte de la contagion : les autorités redoutent que des mobilisations locales ne se transforment en mouvement plus large, capable d’imposer l’agenda politique ou de remettre en cause des décisions gouvernementales.
-Le réflexe de contrôle : face à des institutions démocratiques perçues comme fragiles, le pouvoir privilégie la maîtrise de l’espace public plutôt que l’acceptation du désaccord public comme élément normal de la vie politique.
-La délégitimation par l’interdiction : en empêchant les manifestations, le gouvernement entend briser l’élan des oppositions et de la société civile, mais il alimente en retour le ressentiment, la radicalisation des slogans et le sentiment d’exclusion politique.
-L’effet dissuasif : à long terme, ces pratiques visent à dissuader toute initiative citoyenne en instaurant le risque — réel — d’arrestations, de dispersions et de sanctions administratives pour les organisateurs.
Conséquences politiques et sociales…
Interdire des manifestations pour des motifs génériques fragilise la cohésion sociale et la confiance dans les institutions. La société civile, condamnée à des voies d’expression limitées, risque d’opter pour des stratégies plus souterraines ou symboliques, augmentant la polarisation.
Par ailleurs, l’espace politique se rétrécit : dialogues, négociations ou réformes urgentes sont rendus plus difficiles quand une partie importante de la population se sent muselée.
Alternatives et voies de sortie…
Pour réduire la tension et restaurer la confiance, plusieurs pistes peuvent être envisagées :
-Transparence et justification détaillée : toute décision d’interdiction doit être motivée par des éléments concrets et publics, non par une simple formule juridique.
-Cadre de dialogue : ouvrir des canaux institutionnels où la société civile et l’opposition peuvent exprimer leurs griefs et proposer des solutions.
-Encadrement responsable des manifestations : plutôt que l’interdiction systématique, privilégier des mesures de sécurité concertées entre autorités et organisateurs (itinéraires, points de rassemblement, garanties de non-violence).
-Réformes institutionnelles : engager un débat national sur les choix institutionnels contestés, afin d’éviter qu’ils ne deviennent des étincelles mobilisatrices.
Un schéma récurrent…
L’interdiction du « Vendredi en Noir » à Douala s’inscrit dans un schéma récurrent : face à la rue, le réflexe du pouvoir est de restreindre, d’empêcher, de contrôler. Cette phobie de la contestation est politiquement coûteuse à moyen et long terme.
En fermant l’espace public de la protestation, les autorités réduisent les marges de manœuvre d’un apaisement démocratique et alimentent les tensions qu’elles prétendent prévenir. Pour sortir de l’impasse, il faudra que Yaoundé accepte de traiter le désaccord comme un élément normal de la vie politique et non comme une menace à éradiquer.
