Face à la presse ce 9 avril à Yaoundé, le président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun ne s’est pas contenté de commenter l’actualité politique : il a interpellé directement les hommes et femmes de médias. Il leur demande de “recentrer” les débats médiatiques sur l’essentiel.

Quand la critique devient une fixation : Maurice Kamto interpelle les médias camerounais

Par Thomas Tankou____________

Pour le leader de l’opposition camerounaise, le débat dans les médias devrait être focalisé sur ce qui compte pour le pays. Il regrette que la séquence médiatique se satisfasse trop souvent de “frivolités”.

Mais derrière cette demande de méthode, il y a une accusation plus lourde : au lieu d’interpeller avec vigueur le régime de Yaoundé et ses dérives, une bonne partie des médias s’en prend, de manière récurrente et parfois acerbe, à la personne de Kamto.

Autrement dit, le débat public ne serait pas simplement “mal cadré”. Il serait dévié.

Et c’est précisément là que se situe la gravité : lorsqu’on transforme le débat politique en procès de personnalité, on affaiblit le rôle premier de l’information—éclairer, questionner, tenir le pouvoir responsable—et on donne au public un miroir déformant de la réalité.

Recentrer, c’est refuser la diversion…

Dire “recentrer sur l’essentiel”, ce n’est pas demander aux médias d’être moins critiques. C’est exiger l’inverse : être plus exigeants, plus sérieux, plus structurés. L’essentiel, ce sont les décisions publiques, les politiques mises en œuvre, les conditions de vie de la population, les libertés, l’Etat de droit, et la responsabilité de ceux qui gouvernent.

Or, si l’on suit le reproche formulé par Kamto, une dynamique s’installe :
-au lieu de concentrer l’attention sur le pouvoir, on se focalise sur un opposant ;
-au lieu d’examiner des faits et des actes, on privilégie l’attaque et la moquerie ;
-au lieu de nourrir le débat, on entretient le bruit.

Dans un tel contexte, “l’essentiel” devient un mot vidé de sa substance. Car le pays ne manque pas de paroles : il manque de réponses.

L’enjeu n’est pas Kamto : c’est la trajectoire du débat…

On peut comprendre qu’un leader politique soit la cible de critiques. C’est normal dans un espace public conflictuel. Mais ce qui est en cause ici, c’est le traitement répétitif et ad hominem, cette tendance à faire de la personne un raccourci permanent pour disqualifier le discours.

Quand les critiques se déplacent “chaque fois” sur la personne de Kamto, elles finissent par transmettre un message implicite aux citoyens :

“Ce n’est pas le système qui pose problème, c’est l’opposant.”

Or, ce glissement est dangereux. Il produit une forme de cynisme : la politique devient un spectacle de rivalités, et non un chantier de solutions. Le public s’habitue à l’indignation sélective. Et pendant que l’on discute du visage, de la posture ou de la “modestie” supposée d’un homme, les questions relatives aux responsabilités du régime demeurent en arrière-plan.

En clair : la personnalisation du débat fonctionne comme une diversion. Elle éloigne l’opinion de l’examen du pouvoir—et donc du contrôle citoyen.

Quand l’attaque remplace l’enquête…

Un média n’est pas un arbitre moral. Il ne doit pas fonctionner comme un tribunal permanent d’intentions. Sa mission, c’est d’informer, de vérifier, de documenter, de contextualiser et, si nécessaire, de dénoncer.

Mais lorsque l’angle devient systématiquement “critique acerbe” contre un individu, on observe souvent un déficit :
-des faits insuffisamment étayés,
-des alternatives jamais discutées,
-des responsabilités institutionnelles éludées,
-des questions cruciales évitées.
Peut-on retenir de la sortie médiatique de l’homme politique.

Une telle posture n’est plus de la critique politique : c’est une stratégie de marginalisation par le langage. Et le langage, à force de répétitions, finit par fabriquer une vérité médiatique—sans toujours passer par les exigences de preuve.


Ces standards éditoriaux qui interrogent…

Le débat public ne peut pas être durablement sain s’il se nourrit de personnalisation. Il ne peut pas remplir sa fonction démocratique si l’on préfère le procès de l’homme à la confrontation du pouvoir.

L’appel de Maurice Kamto aux médias devrait donc être entendu comme une exigence professionnelle, pas comme une injonction partisane :
-vérifier avant d’attaquer,
-argumenter avant de juger,
-interroger d’abord le régime et ses actes,
-séparer la contradiction politique de l’acharnement personnel,
-et remettre l’intérêt national au centre de l’agenda médiatique.

Les médias qui veulent servir la société doivent accepter une règle simple : la critique la plus forte doit viser les structures et ceux qui détiennent le pouvoir, pas seulement les figures qui s’y opposent.

Parce qu’en définitive, ce n’est pas une personne qui doit être “sanctionnée” par le discours : c’est l’injustice, la dérive et l’impunité qui doivent être confrontées aux faits. C’est à ce prix—et à ce prix seulement—que l’information redevient essentielle.