En interdisant aux élèves de recourir aux assistants numériques pour leurs travaux, le Cameroun entend remettre l’effort personnel au centre des apprentissages. Mais entre les inégalités d’accès aux smartphones, les habitudes des familles et l’absence de modalités de contrôle clairement établies, l’efficacité de cette décision reste à démontrer. Évocation…

Travaux scolaires : l’interdiction de l’IA à l’épreuve des réalités quotidiennes

Par Chimène Etonde
Ekwalla_________

Entre protection des apprentissages fondamentaux et difficultés d’application, le ministère de l’Éducation de base impose de nouvelles limites à l’utilisation de l’intelligence artificielle par les plus jeunes. Une décision qui interroge sur la place du numérique dans l’éducation et la responsabilité des familles.

Le ministère camerounais de l’Éducation de base vient de fixer des limites à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les apprentissages des jeunes élèves. Une circulaire datée du 14 octobre interdit aux enfants de la maternelle et du primaire de s’appuyer sur des outils comme ChatGPT, Gemini, Meta AI ou Copilot pour réaliser leurs travaux scolaires, en classe comme à domicile. La directive s’applique immédiatement à l’ensemble des établissements publics et privés, quelle que soit leur orientation confessionnelle ou leur statut.

Derrière cette décision, une préoccupation pédagogique majeure : préserver la capacité des enfants à raisonner, à résoudre eux-mêmes les problèmes et à acquérir les connaissances indispensables à leur parcours scolaire. Mais entre la nécessité de protéger les apprentissages et les réalités du quotidien familial, la mise en œuvre de cette restriction s’annonce délicate.

L’autonomie de l’élève au cœur des préoccupations…

Les conclusions d’une enquête conduite sous la supervision du Pr Michael Nkwenti, inspecteur de pédagogie chargé des technologies éducatives, ont contribué à motiver cette orientation. L’étude a porté sur 20 établissements par région et pris en compte plusieurs profils, notamment des élèves de CM1 et de CM2, des parents disposant ou non d’un smartphone ainsi que des enseignants.

Les observations rapportées révèlent des écarts préoccupants. Certains enfants, après avoir bénéficié de l’assistance de l’intelligence artificielle pour leurs devoirs, peinent à refaire seuls les mêmes exercices en classe. D’autres disposent de réponses correctes sans pouvoir expliquer le raisonnement qui permet d’y parvenir.

Cette situation met en évidence une distinction essentielle : obtenir une solution ne signifie pas nécessairement maîtriser la méthode. À l’école primaire, période déterminante dans la construction des compétences fondamentales, l’effort personnel, le tâtonnement et la correction des erreurs participent directement à l’acquisition des savoirs.

Des alertes scientifiques en renfort…

Pour étayer sa position, le ministère invoque également des travaux internationaux sur les effets de l’intelligence artificielle dans l’éducation. Une étude réalisée en 2025 auprès de près de 1 000 élèves du secondaire aurait notamment relevé une baisse de 17 % des performances lors d’une évaluation sans assistance, chez des participants ayant auparavant utilisé ChatGPT pour s’entraîner.

Des recherches du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont, par ailleurs, examiné l’engagement cérébral pendant des exercices de rédaction assistés par cette technologie. Une autre étude, menée auprès de 666 participants, associe une utilisation fréquente de l’IA à des difficultés accrues de pensée critique, particulièrement chez les jeunes.

Ces résultats invitent à la prudence, même si leur transposition aux élèves camerounais du primaire exige de tenir compte de leur âge, de leur environnement et des conditions d’apprentissage.

Une interdiction face au défi du contrôle familial…

La circulaire ne ferme cependant pas la porte à toutes les applications éducatives de l’intelligence artificielle. Les enseignants conservent la possibilité de recourir à ces outils pour préparer leurs cours. La restriction concerne les élèves dans la réalisation de leurs travaux scolaires.

Les responsables administratifs et pédagogiques disposent de quinze jours pour relayer la consigne. Les directeurs d’école doivent également l’expliquer aux associations de parents d’élèves, tandis que les familles sont appelées à encourager le travail autonome et à limiter l’accès aux téléphones pendant les devoirs.

C’est précisément à ce niveau que se situe la principale fragilité du dispositif. Une fois l’enfant rentré chez lui, aucun mécanisme de surveillance systématique n’est précisé dans les éléments disponibles. Or, les conditions d’encadrement varient considérablement d’un foyer à l’autre.

Réglementer sans ignorer les réalités…

En s’appuyant sur les recommandations internationales relatives à l’âge d’utilisation de l’IA et aux risques liés aux écrans, le Cameroun rejoint un débat mondial sur les limites du numérique dans l’éducation. Toutefois, une interdiction ne saurait, à elle seule, garantir de meilleurs apprentissages.

Son efficacité dépendra de l’information des parents, de l’accompagnement des enseignants et de l’existence de méthodes permettant d’évaluer les progrès réels des élèves. La question de l’équité mérite également attention : dans un environnement où l’accès aux smartphones reste inégal, il importe de ne pas confondre les difficultés d’apprentissage avec les différences d’équipement.

Le ministère a donc fixé un cadre. Il lui reste à en mesurer les effets, à préciser les modalités de suivi et à accompagner les familles. L’enjeu dépasse le rejet ou l’acceptation de l’intelligence artificielle : il s’agit de déterminer comment cette technologie peut trouver sa place dans l’éducation sans se substituer à l’effort intellectuel de l’enfant.