La bataille autour de la reprise de Société Générale Cameroun, devenue General Bank of Cameroon (Gbc), dépasse désormais largement le cadre d’une simple opération financière dans le cadre d’une session d’actifs.

L’affaire Gbc, symptômes d’une bataille de succession ouverte au sommet de l’État

Dossier réalisé par Cyprien Afana Tsama avec Thomas Tankou____________

À la lumière des révélations publiées par Jeune Afrique le 10 juin 2026, ce dossier apparaît comme l’une des manifestations les plus spectaculaires des rivalités qui traversent aujourd’hui les sommets de l’État camerounais.

Derrière les enjeux bancaires se profile en réalité une lutte plus vaste : celle du contrôle des leviers du pouvoir dans la perspective de l’après-Paul Biya.
Selon les informations révélées par l’hebdomadaire panafricain, une note du Secrétaire général de la Présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, transmise le 27 avril au ministre des Finances Louis Paul Motaze, faisait état de la préférence du Chef de l’État pour un consortium composé de la CNPS et du groupe ivoirien Nsia Banque. Plus qu’une simple orientation, cette note demandait explicitement que soit mis en place un partenariat devant conduire à l’acquisition définitive de la banque par ce consortium.

Or, toujours selon Jeune Afrique, Louis Paul Motaze aurait choisi une autre voie, mobilisant d’autres partenaires financiers afin de structurer l’opération. Ce qui pourrait apparaître, à première vue, comme une divergence de gestion prend une dimension beaucoup plus importante lorsqu’on le replace dans le contexte politique actuel du Cameroun.
Car la question fondamentale n’est pas seulement celle du montage financier retenu. Elle est de savoir comment un ministre peut s’écarter d’une orientation présentée comme l’expression de la volonté présidentielle relayée par le Secrétaire général de la Présidence.
Cette interrogation renvoie directement aux rapports de force qui structurent aujourd’hui le pouvoir camerounais.
Le duel Ngoh Ngoh–Motaze comme miroir des tensions du régime
Depuis plusieurs années, Ferdinand Ngoh Ngoh s’est imposé comme l’une des personnalités les plus influentes du système politique camerounais. À la faveur de sa proximité avec le Chef de l’État, il est devenu bien davantage qu’un simple coordonnateur administratif.
De nombreux observateurs lui attribuent un rôle central dans le traitement des dossiers stratégiques. Les questions économiques, financières, diplomatiques et sécuritaires les plus sensibles transitent désormais par le Secrétariat général de la Présidence avant d’être soumises à l’arbitrage présidentiel.

Cette montée en puissance a progressivement modifié les équilibres traditionnels de l’appareil d’État. Là où les ministres disposaient autrefois d’une plus grande autonomie dans leurs domaines respectifs, beaucoup ont désormais le sentiment que les principaux centres de décision se sont déplacés vers le Palais de l’Unité.
Louis Paul Motaze fait partie de ceux qui semblent résister à cette évolution.
Ancien ministre de l’Économie, ancien Secrétaire général des services du Premier ministre et actuel ministre des Finances, il dispose d’une solide expérience des rouages administratifs et financiers de l’État. Son influence repose sur des réseaux institutionnels anciens ainsi que sur une connaissance approfondie des mécanismes de financement de l’économie camerounaise.

L’affaire Gbc apparaît ainsi comme le point de rencontre de deux logiques concurrentes : celle d’une centralisation croissante du pouvoir autour du Secrétariat général de la Présidence et celle d’un ministre qui entend conserver la maîtrise de son périmètre de compétences.
Une bataille qui dépasse les personnes
Réduire cette confrontation à une simple rivalité personnelle entre deux hauts responsables serait toutefois insuffisant.

Ce qui se joue aujourd’hui est plus profond. Depuis plusieurs années, l’âge avancé du Président Paul Biya nourrit toutes les spéculations sur l’avenir du pouvoir au Cameroun. Même si aucune succession officielle n’est ouverte, chacun sait que cette question influence désormais les stratégies des élites administratives, politiques et économiques.
Dans tous les régimes de longue durée, la perspective d’une transition future provoque une recomposition progressive des alliances. Les différents groupes cherchent à renforcer leurs positions, à consolider leurs réseaux et à sécuriser leurs relais institutionnels.

Le Cameroun n’échappe pas à cette logique.
L’absence d’un dauphin officiellement désigné a favorisé l’émergence de plusieurs pôles d’influence qui tentent, chacun à leur manière, de peser sur les équilibres futurs du système.
Dans cette configuration, les grands dossiers économiques acquièrent une valeur politique considérable. Ils permettent de renforcer des alliances, de fidéliser des soutiens, de consolider des réseaux d’influence et d’accroître son poids dans les futurs arbitrages.

La bataille autour de Gbc doit être comprise à travers cette grille de lecture.
Le contrôle d’un établissement bancaire majeur ne représente pas seulement un enjeu financier. Il constitue également un instrument stratégique dans la construction des rapports de force qui préparent l’avenir.
Les clans de l’après-Biya s’affirment progressivement
Depuis plusieurs années, les observateurs de la vie politique camerounaise évoquent l’existence de plusieurs sensibilités au sein de l’appareil d’État.

Autour du Secrétariat général de la Présidence gravite un ensemble d’acteurs qui considèrent que la stabilité du système repose sur une forte centralisation du pouvoir décisionnel. Dans cette vision, le Sgpr apparaît comme le garant de la continuité de l’État et de la cohérence de l’action gouvernementale.
Face à cette dynamique, d’autres responsables politiques ou administratifs cherchent à préserver leurs marges d’autonomie institutionnelle. Ils redoutent qu’une concentration excessive des décisions ne réduise leur capacité d’initiative et ne modifie les équilibres internes du régime.
L’affaire GBC illustre parfaitement cette tension.

Le choix de Louis Paul Motaze de privilégier un schéma différent de celui recommandé par la Présidence peut être interprété comme la manifestation d’une volonté de conserver la maîtrise d’un dossier relevant traditionnellement de ses compétences ministérielles.
Mais il peut également être perçu comme le signe d’une confiance croissante de certains acteurs dans leur capacité à exister politiquement en dehors du circuit de validation incarné par Ferdinand Ngoh Ngoh.
C’est précisément ce qui donne à cette affaire sa portée exceptionnelle.
Paul Biya, ultime arbitre d’un système sous tension
En définitive, le dossier GBC pose une question essentielle : qui détient réellement l’autorité politique au sein du système ?

Tant que Paul Biya demeure à la tête de l’État, cette question trouve théoriquement une réponse simple. Le Président reste le détenteur exclusif de la légitimité institutionnelle et le seul arbitre capable de trancher les différends entre les différents centres de pouvoir.
Mais les révélations de Jeune Afrique montrent également que les luttes d’influence deviennent de plus en plus visibles.
Si la note du 27 avril reflète effectivement une préférence présidentielle clairement exprimée, alors le choix d’une autre trajectoire par le ministère des Finances peut être lu comme un test de la capacité du centre du pouvoir à imposer ses arbitrages.
Cette situation place le Chef de l’État devant une équation délicate. Une validation implicite de la démarche de Louis Paul Motaze renforcerait l’idée que les ministres disposent encore d’importantes marges de manœuvre. À l’inverse, un rappel à l’ordre confirmerait la prééminence du Secrétariat général de la Présidence dans la gestion des dossiers stratégiques.

Quelle que soit l’issue de ce bras de fer, une conclusion s’impose déjà.
L’affaire Gbc démontre que la succession de Paul Biya n’est plus seulement un sujet de conversations feutrées dans les cercles du pouvoir. Elle structure désormais les comportements, les alliances et les rivalités au sein même de l’État. Derrière chaque dossier économique majeur se dessine la compétition pour l’influence, le positionnement et la préparation de l’après-Biya.
La bataille pour la succession n’est peut-être pas officiellement ouverte. Mais ses effets sont déjà visibles. Et l’affaire Gbc en constitue, à ce jour, l’une des illustrations les plus révélatrices.

(**) Cet article repose sur les informations contenues dans Jeune Afrique concernant la note du 27 avril 2026 et les divergences entre Ferdinand Ngoh Ngoh et Louis Paul Motaze.