Le contrôle du fichier solde de l’État camerounais vient d’entrer dans une phase plus visible et plus contraignante. Par communiqué en date du 9 septembre 2026 à Yaoundé, Louis Paul Motazé a convoqué des agents soupçonnés d’avoir perçu certains rappels de salaires en double.

Quand la paie précède la vérification : 215 agents dans la tourmente

Par Thomas
Tankou___________

L’affaire, à première vue comptable, interroge surtout la qualité du pilotage administratif : on paie, puis on vérifie par la suite… et lorsque la vérification révèle des anomalies, le processus de régularisation arrive comme un rattrapage tardif.

Des rappels contestés sur une longue période : 2015–2025…

Selon les éléments communiqués, les opérations examinées couvrent un spectre allant de 2015 à 2025. Autrement dit, l’administration remonte loin dans le temps, sur des actes de gestion salariale dont la traçabilité et la logique interne auraient dû être consolidées avant tout versement. Les agents convoqués disposent ainsi de quinze jours pour présenter leurs justificatifs. Cette étape, bien que nécessaire, met aussi en lumière un décalage : la chaîne de décision, de liquidation et de paiement semble avoir laissé s’installer des paiements indus, ou au minimum des doublons suffisamment crédibles pour déclencher une enquête.

Le ministère n’accuse pas encore : identifier d’abord, juger ensuite…

Il faut toutefois souligner que le communiqué insiste sur l’absence de verdict à ce stade. Les agents ne sont pas déclarés coupables : l’objectif affiché est d’identifier d’éventuels trop-perçus, et de distinguer les rappels réguliers des anomalies. Cette précaution institutionnelle est importante, car elle place la démarche dans une logique de clarification administrative plutôt que de condamnation immédiate.

Mais l’analyse politique et managériale ne peut s’arrêter là : même sans jugement, la simple nécessité d’une reconsolidation du solde sur plusieurs années révèle une fragilité dans le système de contrôle préalable.

La légèreté de la gestion : on paie d’abord, on vérifie après…

L’élément le plus préoccupant dans cette affaire est moins juridique que gestionnaire. Les faits donnent l’impression d’une administration qui, face à la complexité des carrières et de la paie, privilégie l’urgence du versement plutôt que la rigueur du contrôle avant la liquidation. Or, la paie n’est pas seulement une formalité : c’est le point de convergence entre gestion des dossiers RH, décisions de carrière, barèmes, actes de progression, et système de paiement.

Dans ce cadre, l’approche “paiement d’abord, vérification ensuite” peut paraître confortable à court terme — elle évite de bloquer des opérations salariales. Mais elle transfère le risque vers l’après : recouvrement difficile, tensions sociales, perte de confiance et charge administrative supplémentaire. Autrement dit, la “légèreté” ne se juge pas à la volonté, mais à la mécanique : lorsque l’État paie avant d’avoir la certitude, la gestion devient réactive au lieu d’être préventive.

Des enjeux budgétaires déjà documentés : la répétition des défaillances…

Le communiqué s’inscrit dans un contexte connu. En février 2025, environ 4,02 milliards FCFA de rémunérations indûment versées avaient déjà été détectés. La répétition des constats — avec une nouvelle vague de contrôles — interroge la profondeur de la réforme. Une bonne gouvernance des carrières et de la paie devrait réduire non seulement le montant des indus, mais aussi la fréquence des anomalies. Or, si les mêmes causes produisent des effets similaires, c’est la méthode de gestion qu’il faut questionner.

Contrôler, oui mais réformer la logique qui paie avant de vérifier…

La convocation de 215 agents n’est pas seulement un épisode de “chasse aux doublons”. C’est un test de crédibilité pour le ministère des Finances : l’assainissement du fichier solde doit s’accompagner d’un renforcement des contrôles préalables et d’une rigueur accrue dans la gestion des carrières. Car tant que la paie continuera d’anticiper la vérification, l’administration restera exposée au même scénario — avec, à la clé, des pertes budgétaires évitables et une confiance durablement fragilisée.