Quinze ans après le lancement du DSCE, l’écart entre les ambitions d’émergence et les résultats économiques nourrit les interrogations. La suspension de projets financés par la Banque africaine de développement et la Banque mondiale révèle l’urgence de revoir la sélection, le financement et le suivi des investissements publics.
130 projets à l’arrêt, le prix des illusions économiques
Par Thomas
Tankou___________
L’incapacité annoncée à mobiliser les ressources nécessaires à la poursuite de nombreux investissements révèle les failles d’un modèle de développement fondé sur l’endettement, sans garanties suffisantes de rentabilité économique. À l’approche de la programmation budgétaire 2027-2029, les arbitrages imposés à l’État relancent le débat sur la responsabilité des choix opérés sous la conduite de Louis Paul Motaze, actuel ministre des Finances.
L’investissement public rattrapé par la réalité financière…
Le Cameroun se trouve confronté à une équation budgétaire particulièrement contraignante : poursuivre les grands chantiers annoncés sans disposer des moyens nécessaires pour honorer tous les engagements financiers correspondants. Selon les éléments rapportés dans la circulaire présidentielle relative à la programmation budgétaire 2027-2029, quelque 130 opérations bénéficiant de concours extérieurs seraient affectées par des restrictions, dans un contexte marqué par un déficit de plus de 329 milliards de FCFA pour les contributions nationales attendues en 2027.
Derrière cette situation se dessine un problème de fond. Un pays peut-il multiplier les emprunts pour construire ses infrastructures sans s’assurer que ses recettes futures permettront de rembourser les sommes mobilisées, d’entretenir les équipements et de financer de nouveaux investissements ?
La difficulté actuelle montre les limites d’une politique qui semble avoir privilégié la multiplication des chantiers plutôt que leur hiérarchisation selon les capacités financières de l’État et leurs retombées économiques prévisibles.
Le DSCE, quinze ans après : des ambitions difficiles à concrétiser…
Lancé en 2009, le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi devait placer le Cameroun sur la trajectoire de l’émergence. Or, les ambitions affichées, notamment en matière d’accélération de la croissance, contrastent avec la dégradation de l’endettement public.
La dette, évaluée à environ 900 milliards de FCFA en 2009 selon les chiffres avancés, atteindrait 15 000 milliards en 2026. Cette progression impose une interrogation essentielle : les ressources empruntées ont-elles produit une transformation économique proportionnelle aux engagements contractés ?
Barrages, infrastructures routières, ponts et équipements sportifs peuvent stimuler l’activité, mais seulement si leur réalisation respecte les coûts, les délais et les objectifs initiaux. Leur utilité ne se mesure pas uniquement à leur présence physique. Elle s’apprécie aussi à travers les emplois créés, la réduction des coûts de transport, l’amélioration de la productivité et les recettes supplémentaires générées.
Lorsque ces effets demeurent insuffisants, l’investissement risque de devenir une charge durable plutôt qu’un levier de prospérité.
Des projets suspendus, des entreprises fragilisées…
Les conséquences dépassent largement les administrations publiques. Sept opérations soutenues par la Banque africaine de développement, représentant 292 milliards de FCFA, figureraient parmi les dossiers touchés. Vingt et un autres projets associés à la Banque mondiale seraient également concernés.
L’arrêt ou le ralentissement des travaux expose les entreprises à des difficultés de trésorerie, notamment lorsque les décomptes déjà exécutés restent impayés. Les retards de règlement de l’État peuvent ainsi provoquer des licenciements, des tensions bancaires, des litiges commerciaux et des défaillances en chaîne.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que le secteur privé attend précisément de la commande publique un moteur de croissance. En accumulant des obligations qu’il peine à honorer, l’État risque de transformer ses investissements en facteur d’asphyxie pour les entreprises chargées de les réaliser.
Revoir les choix, au-delà du remaniement…
La responsabilité du ministre des Finances, Louis Paul Motaze, mérite donc un examen approfondi, au même titre que celle des administrations chargées de concevoir, de sélectionner et de suivre les projets. Un remaniement ministériel pourrait modifier les équipes, mais il ne suffirait pas à corriger les déséquilibres structurels.
Le véritable impératif consiste à rompre avec les décisions d’investissement insuffisamment adossées aux ressources disponibles, à évaluer publiquement la rentabilité des grands chantiers et à renforcer le contrôle de leur exécution. Les projets prioritaires doivent être achevés, tandis que les opérations moins urgentes doivent être réexaminées à l’aune de leur utilité économique et de leur coût réel.
La vigilance du Fonds monétaire international ajoute une contrainte supplémentaire : le Cameroun devra démontrer sa capacité à rétablir une trajectoire budgétaire soutenable.
L’enjeu dépasse ainsi le maintien ou le départ d’un ministre. Il concerne la crédibilité de toute une politique économique. Car lorsqu’un État multiplie les promesses, les emprunts et les chantiers sans sécuriser leur financement jusqu’à leur achèvement, ce sont les contribuables, les entreprises et les générations futures qui finissent par payer la facture.
