Onze arrêts définitifs du Tribunal criminel spécial, douze personnes reconnues coupables et un préjudice financier de plus de 4,27 milliards de FCFA. Le rapport 2025 de la Conac met en lumière les conséquences financières des détournements sanctionnés par la justice et relance le débat sur l’efficacité des contrôles dans les administrations et les entreprises publiques.
Corruption au Cameroun : 4, 27 milliards de FCfa au cœur des affaires à scandales
Cyprien Afana Ntsama__________
Le recul des dénonciations ne suffit pas à masquer les défaillances de la gouvernance publique au Cameroun. Derrière les 8 036 signalements enregistrés en 2025 par la Commission nationale anticorruption (Conac), contre 10 520 en 2024, se dessine une réalité plus préoccupante : les pratiques irrégulières continuent d’affecter des secteurs stratégiques, tandis que plusieurs entreprises et organismes publics se retrouvent au centre d’affaires de détournement de deniers publics.
L’élément le plus révélateur réside dans les décisions de justice rapportées par la Conac. Le Tribunal criminel spécial a prononcé onze arrêts définitifs dans des affaires concernant plusieurs administrations et entreprises publiques. Le préjudice financier imputé aux faits jugés atteint 4 271 863 409 FCFA. De quoi replacer la question de la protection des finances publiques au cœur du débat sur l’efficacité de la lutte anticorruption.
4,27 milliards de FCFA : le coût des dérives sanctionnées…
Les entités concernées appartiennent à des secteurs essentiels au fonctionnement de l’État et à la fourniture des services aux populations. La liste comprend notamment la Société nationale des hydrocarbures (SNH), Camair-Co, Camtel, la Société de développement du coton, l’Université de Maroua et la Centrale nationale d’approvisionnement en médicaments et consommables médicaux essentiels.
Les ministères des Finances et de la Santé publique figurent également parmi les structures citées, de même que le Fonds de développement des filières cacao et café et l’Unité de traitement agricole par voie aérienne.
Sur les 25 personnes mises en cause dans les affaires concernées, douze ont été déclarées coupables. Les peines prononcées s’échelonnent de douze ans d’emprisonnement à la réclusion à perpétuité.
Ces chiffres donnent une mesure concrète des conséquences financières des infractions établies par la justice. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de conclure à une responsabilité collective des organismes concernés. Ils soulignent en revanche la nécessité de renforcer les contrôles sur les fonds confiés à leurs dirigeants et gestionnaires.
La baisse des plaintes, un indicateur à relativiser…
En un an, les dénonciations reçues par la Conac ont diminué de 2 484, soit 23,61 %. Cette évolution pourrait sembler encourageante. Mais elle ne démontre pas automatiquement que les actes de corruption ont reculé dans les mêmes proportions.
Les chiffres disponibles mesurent les signalements enregistrés, et non l’ensemble des infractions effectivement commises. L’absence de dénonciation ne signifie donc pas nécessairement l’absence de pratiques illicites.
Les faits rapportés concernent aussi bien les paiements indûment réclamés aux usagers que les blocages administratifs injustifiés, les abus de fonction, les détournements et les interventions destinées à favoriser certains intérêts. Les affaires foncières, les finances, l’éducation, les marchés publics, l’énergie, la santé et les transports figurent parmi les domaines les plus fréquemment signalés.
Cette dispersion révèle un problème qui dépasse les seuls dossiers judiciaires : la corruption peut intervenir à différents niveaux de la chaîne administrative, de la délivrance d’un document à la gestion de contrats publics.
Les défaillances de contrôle en question
Les décisions de la Chambre des comptes de la Cour suprême apportent un autre éclairage. Quatre sanctions visant des comptables publics portent sur des retards dans la production des comptes de gestion et des fautes de gestion. Le montant concerné s’élève à 9 205 000 FCFA. Les structures citées comprennent les ministères des Finances et de la Santé publique, ainsi que les communes de Méri et de Kiiki.
Au-delà des montants, ces manquements posent la question de la discipline comptable et de la capacité des mécanismes de contrôle à détecter rapidement les anomalies. Une reddition tardive des comptes peut compliquer la vérification des opérations et retarder l’identification des responsabilités.
Au-delà des condamnations, l’impératif des résultats…
Le véritable test de la politique anticorruption ne se limite pas au nombre de rapports publiés ou de condamnations prononcées. Il se mesure également à la prévention des infractions, au recouvrement des sommes détournées et à la réduction des occasions de fraude.
La persistance des irrégularités, malgré les dispositifs existants, interroge ainsi l’application de la stratégie nationale de lutte contre la corruption. Transparence des marchés publics, contrôles internes effectifs, traçabilité des dépenses et suivi des recommandations des organes compétents apparaissent comme des chantiers prioritaires.
Au fond, le rapport 2025 pose une question centrale : combien de ressources publiques pourraient être préservées si les mécanismes de prévention fonctionnaient avec la même rigueur que les procédures engagées après la découverte des infractions ? Tant que cette interrogation restera sans réponse convaincante, la baisse des dénonciations ne pourra tenir lieu de victoire contre la corruption.
