La perspective d’introduire un poste de vice-président de la République suscite actuellement de vifs débats au Cameroun. À première vue, certains y voient une modernisation de l’architecture de l’État ; pour d’autres, il s’agit tout simplement d’un artifice destiné à renforcer des réseaux au pouvoir.
L’autre manœuvre de conservation du pouvoir, ad vitam aeternam par le régime de Yaoundé
Par Thomas Tankou___________
L’annonce, récemment évoquée, d’une réforme institutionnelle visant à créer un poste de vice‑président de la République est présentée par ses promoteurs comme une modernisation de l’architecture de l’État. Mais quand on examine le contexte politique et les pratiques en place à Yaoundé, cette proposition prend la consistance d’un subterfuge plutôt que d’un progrès démocratique.
Au‑delà de l’architecture juridique, il s’agit une stratégie de conservation du pouvoir, fondée sur la ruse et l’empilement de garde‑fous informels, qui se dessine.
Mécanismes, tactiques et effets de ces manœuvres de confiscation…
1.Leurre institutionnel : repenser l’apparence plus que le fond
La création d’un titre nouveau au sommet de l’État est d’abord une opération de communication. En remplaçant le débat sur la transparence des procédures et la compétitivité politique par une discussion sur la « modernisation » du protocole, le régime déplace le centre d’attention. Cette tactique — bien connue des régimes aux institutions affaiblies — vise à légitimer un changement superficiel qui, dans les faits, renforce des pratiques de sélection opaques. L’enjeu n’est pas tant l’efficacité institutionnelle que la fabrication d’un masque constitutionnel légitimant un ordre déjà établi.
2.Verrouillage progressif : succession contrôlée et solutions de continuité
Introduire un poste de vice‑président devient une manière de gérer la succession et les équilibres internes sans ouvrir la voie à une alternance réelle. Par des désignations ad hoc, des arrangements familiaux et des compromis entre élites, on peut programmer des successions « sécurisées » qui évitent l’incertitude des élections compétitives.
Ce mécanisme de continuité a un double avantage pour le pouvoir : il assure la perpétuation d’un réseau de clientèle et il donne à voir une fausse stabilité politique, rassurante pour certains partenaires extérieurs tout en entérinant la monopolisation du pouvoir.
3.Usage instrumental des normes : contournement par l’interprétation.
La ruse consiste aussi à exploiter les marges d’interprétation des textes. Là où la loi est claire, des pratiques jurisprudentielles, des décisions administratives ou des avis d’instances inféodées suffisent à retourner le sens des règles. En substituant à l’obligation formelle des pratiques interprétatives, le régime peut aménager des échappatoires, neutraliser des garde‑fous et justifier des manœuvres contraires à l’esprit des constitutions. C’est ainsi que l’on normalise l’exception et que l’on transforme des bricolages politiques en routines institutionnelles.
4.Captation des organes de contrôle : neutraliser pour gouverner sans frein.
Un élément-clé de la confiscation est l’instrumentalisation des institutions qui devraient tempérer l’exécutif : magistrature, instances électorales, organes de lutte contre la corruption, forces de sécurité. En assurant leur capture — par nominations partisanes, pressions financières ou menaces discrètes — le pouvoir s’assure l’impunité.
Un vice‑président ou une nouvelle structure ne changerait rien si ces organes restent cooptés ou dissuadés de jouer pleinement leur rôle. La transparence et la responsabilité ne sont pas seulement des textes : elles exigent des institutions dotées d’autonomie réelle.
5.Illusion de légitimation : communication, rites et diplomatie.
La ruse s’étend à la scène internationale. En affichant des réformes protocolaires, Yaoundé peut obtenir un discours plus favorable de certains partenaires, gagner du temps face aux critiques et débloquer des financements. Parallèlement, le régime multiplie les cérémonies, consultations contrôlées et commissions d’étude qui donnent l’illusion d’un débat inclusif sans en modifier les paramètres essentiels. C’est une stratégie d’immunisation : distraire, diviser les oppositions et gagner la bienveillance externe pendant que l’architecture du pouvoir se consolide.
6.Conséquences sociales et politiques : affaiblissement du tissu démocratique.
Les effets de ces manœuvres sont concrets et délétères. Elles disent au citoyen que les règles s’adaptent au pouvoir, et non l’inverse. Le découragement électoral, le désengagement civique et la polarisation s’en trouvent renforcés.
Parallèlement, la capture des ressources publiques par des réseaux élitaires s’intensifie, accentuant les inégalités et alimentant le ressentiment social. À terme, la stabilité affichée repose sur des compromis précaires qui peuvent exploser en crise lorsque l’adhésion populaire fait défaut.
7.Garde‑fous nécessaires : comment contrer la ruse institutionnelle.
Contrecarrer cette logique exige des réponses ciblées :
-Exiger la transparence des procédures de nomination et de désignation, avec des critères publics et des voies de recours effectives.
-Restaurer l’indépendance opérationnelle des organes de contrôle (magistrature, commissions électorales) via des procédures de sélection pluralistes et protégées.
-Imposer des mécanismes de contrôle citoyen : par exemple des audits indépendants, le soutien au journalisme d’investigation et la protection des lanceurs d’alerte.
-Conditionner toute réforme structurelle à la mise en place préalable de garanties constitutionnelles, sous l’égide d’acteurs nationaux et d’observateurs internationaux crédibles.
-Favoriser une reconstruction du tissu politique à travers l’ouverture de l’espace public, la sécurité des opposants et des médias, ainsi que des réformes électorales qui réduisent les possibilités de fraudes.
La ruse à visage découvert…
La manœuvre actuelle autour d’un poste de vice‑président s’inscrit dans une stratégie de ruse politique déjà éprouvée par le pouvoir de Yaoundé : déplacer le débat, coopter les contre‑pouvoirs et normaliser des règles flexibles au profit d’un cercle restreint. Sans une transformation profonde des règles du jeu et des instruments de contrôle, toute nouvelle institution risque d’être une superstructure destinée à légitimer la confiscation du pouvoir plutôt qu’à en garantir la redistribution.
La démocratie ne se protège pas par des artifices symboliques ; elle exige des institutions effectives, une société civile vigoureuse et des mécanismes transparents qui limitent la tentation de la perpétuation. Ce n’est qu’à cette condition que des réformes institutionnelles pourront cesser d’être des filtres pour la conservation du pouvoir et devenir de véritables leviers de représentation et de responsabilité.
