Sous la coupole de Yaoundé, un débat constitutionnel a pris des allures de duel sur la nature même de la souveraineté populaire et sur les mécanismes de succession politique. La modification proposée par l’exécutif vise à instituer un poste de second en tête de l’État dont la désignation échapperait au vote direct.
Ticket élu ou choix présidentiel ? La fracture qui pourrait redessiner la succession de Paul Biya
Par Thomas Tankou____________
Si ce projet de loi est présentée comme une garantie de continuité, elle soulève des questions profondes sur la légitimation du pouvoir et sur les risques d’une transmission aménagée en cercle restreint.
Un choix institutionnel lourd de sens…
L’introduction d’un outil constitutionnel qui permettrait au chef de l’État de désigner son remplaçant potentiel change la logique de la représentation. Dans les démocraties contemporaines, la faculté d’exercer l’autorité suprême repose largement sur une investiture populaire : celui qui prend des décisions exécutives ou dirige les forces armées est attendu au regard d’un mandat explicite donné par les citoyens. Priver la nation du choix direct du successeur, c’est substituer à l’autorité de la majorité une autorité conférée par un seul bureau ou un petit cercle décisionnel.
La conséquence n’est pas seulement symbolique : elle affecte la crédibilité, la capacité d’action et la perception d’équité du futur titulaire.
Les arguments avancés en faveur d’une désignation interne — stabilité, gestion des crises, prévention d’une vacance subite — ne sont pas négligeables. Mais la stabilité institutionnelle se construit aussi par la reconnaissance populaire des détenteurs du pouvoir. Un ticket issu d’un scrutin simultané avec la tête de liste permettrait de concilier continuité et assentiment citoyen : il offre une garantie que la personne qui pourrait un jour conduire l’État aura déjà fait l’objet d’un verdict électoral. À l’inverse, une nomination discrète concentre le pouvoir de sélection et rend la succession dépendante d’intérêts particuliers.
La question de la légitimité opérationnelle
Au-delà du principe, il y a la pratique : en situation de crise majeure, l’autorité de celui qui prend les commandes dépendra de sa capacité à être reconnue par les institutions (forces armées, administration, diplomatie) et par la société civile.
Un successeur sans ancrage populaire risque de voir son autorité contestée, singularisant ainsi les transitions. Les conséquences peuvent aller du blocage administratif à des éclats plus graves, si des acteurs clés jugent que la personne à la tête n’a pas reçu une investiture suffisante pour engager le pays.
Le verrouillage des trajectoires politiques…
Autoriser une succession par décision unilatérale accroît le pouvoir de l’appareil en place pour modeler l’héritage politique. Dans un contexte où un groupe politique domine largement les instances parlementaires et les leviers de l’État, une telle procédure peut devenir un instrument de perpétuation du pouvoir en dehors d’un contrôle électoral effectif. Ce type de mécanisme favorise la reproduction d’une classe dirigeante et réduit l’espace pour l’alternance et le renouvellement démocratique.
Les alternatives et leurs vertus…
Trois voies ou combinaisons se détachent pour réduire les tensions entre continuité et légitimité :
-Choisir le second conjointement au chef de l’État lors d’un scrutin national, assurant ainsi une double investiture et une clarté de mandat en cas de succession.
-Prévoir une élection partielle ou un mécanisme de confirmation populaire rapide en cas de vacance, ce qui limiterait la tentation d’imposer un choix interne.
-Encadrer strictement la nomination (si elle est maintenue) par des critères transparents, des délais et l’aval d’instances pluralistes afin d’éviter l’opacité et la captation du processus.
Les lignes rouges de l’adhésion citoyenne…
La nature du compromis qu’acceptera la société repose sur le degré de confiance dans les institutions et sur la perception d’équité du futur système. Lorsque la désignation d’un successeur apparaît dictée par la seule volonté d’un petit groupe, la défiance se transforme vite en rejet. À l’inverse, un mécanisme qui associe les citoyens, même indirectement, attenue les risques d’implosion politique et renforce la résilience des institutions.
Rapport entre l’autorité et le peuple…
Au cœur du débat actuel se joue moins une question technique que la définition du rapport entre l’autorité et le peuple. L’enjeu est clair : maintenir la continuité étatique tout en préservant la légitimité populaire. Une solution qui ignorerait le rôle du vote dans la désignation des plus hautes responsabilités risque d’ancrer durablement un système où la transmission du pouvoir se fait de gré à gré, au bénéfice d’un cercle restreint. Pour qu’une réforme soit acceptée et durable, elle devra garantir que le successeur ait, d’une manière ou d’une autre, reçu l’aval de la nation — condition sine qua non d’un État stable et reconnu par ses citoyens.
