L’archevêque Andrew Nkea dans une récente sortie, affirme que des intérêts, des deux côtés du conflit anglophone, pourraient freiner l’application des recommandations issues de la récente visite du pape Léon XIV. Une mise en perspective qui relance la question, au Cameroun, de la suite donnée aux accusations liées à des crises sécuritaires. Analyse…
Quand la fin du conflit se heurte aux intérêts nebuleux de part et d’autre
Par Thomas Tankou___________
Dans ses propos sur les perspectives de paix en zone anglophone, l’archevêque de Bamenda a mis en garde contre un facteur souvent sous-estimé dans les processus de sortie de crise : la persistance du conflit peut aussi servir intérêts occultes.
« Il y a des individus des deux côtés… qui ne veulent pas voir la crise anglophone prendre fin parce qu’ils en tirent un avantage considérable », a-t-il déclaré. Et d’ajouter que cette réalité pourrait devenir un obstacle majeur à la traduction, sur le terrain, des recommandations issues de la visite du pape Léon XIV.
La paix, un chantier de mise en œuvre…
En parlant d’“obstacles sérieux” à la mise en œuvre, Mgr Nkea ne se contente pas d’exprimer une inquiétude diplomatique : il pointe une mécanique classique des crises prolongées. Les recommandations peuvent exister—dialogue, engagements, médiations—mais leur efficacité dépend de la capacité réelle des acteurs à réduire les blocages, notamment dans les zones où les tensions produisent des rapports de force locaux.
Dans ce contexte, la crise anglophone ne serait pas uniquement le résultat d’oppositions politiques et identitaires. Elle continuerait aussi de s’alimenter d’un écosystème où certains y gagneraient : influence, contrôle territorial, ressources ou protection informelle.
“Des deux côtés” : un message politiquement explosif…
Ce qui rend la déclaration de Mgr Nkea particulièrement sensible, c’est sa formulation. Il n’accuse pas un seul camp. Il évoque « des individus des deux côtés du conflit ».
Autrement dit : même si des initiatives de paix sont lancées, certains acteurs seraient structurellement incités à maintenir un niveau de crise compatible avec leurs intérêts. Cette hypothèse, si elle est fondée, change la nature du défi : le problème ne serait plus seulement de convaincre, mais de neutraliser des logiques qui rendent la sortie du conflit coûteuse ou non rentable pour certains.
Le précédent Boko Haram : la question de la suite donnée aux accusations…
Cette sortie de l’homme de Dieu rappele un précédent institutionnel : l’ancien président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yeguie Djibril, avait, en son temps, fait une déclaration similaire en pleine session concernant Boko Haram, sans que des enquêtes n’aient été ouvertes à ce sujet.
Sans entrer ici dans le contenu précis de la déclaration ni dans les éléments factuels qu’elle comportait—qui nécessiteraient idéalement une documentation—l’enjeu analytique demeure le suivant : quand des accusations d’intérêts profitant d’une crise sont formulées sans suite vérifiable, la confiance s’érode.
Car une démocratie (ou tout système institutionnel cherchant à restaurer la paix) ne peut pas se limiter au discours. Elle doit aussi démontrer :
-comment les soupçons sont vérifiés,
-quels mécanismes s’appliquent,
-et quelles conséquences, le cas échéant, en découlent.
Pourquoi cela compte pour les recommandations du pape…
En reliant les propos de Mgr Nkea à la question de la “suite institutionnelle”, l’analyse devient plus directe : si la paix exige de traiter des intérêts qui profitent de la crise, alors la crédibilité du processus dépend de la capacité à agir contre ces intérêts.
Sinon, les recommandations risquent de n’être que partielles—appliquées là où c’est simple, contournées là où ça dérange—et donc incapables de changer durablement la dynamique sécuritaire.
Une paix durable passe par la transparence des décisions…
Les propos de l’archevêque Andrew Nkea rappellent que la paix ne se décrète pas uniquement. Elle se construit aussi par des choix institutionnels capables de réduire les “incentives” à la violence et de clarifier les responsabilités quand des intérêts sont soupçonnés.
Et le précédent évoqué autour de Boko Haram—déclarations similaires sans enquête ouverte—souligne une question plus générale : l’État et les institutions camerounaises sont-ils prêts à transformer les soupçons publics en vérifications concrètes ?
De la réponse à cette préoccupation majeure, dépendra le dénouement de la crise anglophone, qui a déjà fait plus de six mille victimes et des millions de déplacés internes.
