L’audit en cours à l’Assemblée nationale, initié par le nouveau Président de l’institution aurait déjà permis de détecter 97 employés fictifs au cabinet de Cavaye Yeguie Djibril et 53 au secrétariat général. Un scandale à la fois administratif et politique, qui caractérise l’administration publique au Cameroun.
L’audit de l’Assemblée nationale met à nu une mécanique de « fonctionnaires fantômes »
Par Thomas Tankou___________
Au-delà des chiffres, cette annonce met en lumière un enjeu majeur pour la gouvernance publique au Cameroun : la gabegie, entendue comme une gestion désordonnée des ressources, parfois marquée par des pratiques opaques, où l’argent et les postes ne correspondent pas toujours aux besoins réels et au travail fourni.
Des anomalies qui interrogent la chaîne de gestion…
Dans une institution publique, les effectifs, la paie et les rémunérations suivent généralement des procédures : vérification, validation, transmission des dossiers, et contrôle a posteriori.
Le fait que des “employés fictifs” puissent être décelés en nombre suggère que des dysfonctionnements existent dans la chaîne de gestion. Ces dysfonctionnements peuvent relever, entre autres, de :
-faiblesses dans la tenue des listes et la traçabilité des dossiers ;
-insuffisance des recoupements entre services ;
-validations insuffisamment contrôlées ;
-inertie ou complaisance dans le suivi des recrutements et des présences.
Même si chaque cas doit être examiné avec rigueur, l’existence de telles anomalies rappelle une réalité fréquente : lorsque les mécanismes de contrôle sont faibles, la gabegie s’installe.
La gabegie : un coût direct pour l’intérêt général…
Les employés fictifs, par définition, n’apportent pas de contribution productive à la mission de l’institution. Les ressources mobilisées pour leur rémunération représentent donc un coût supporté par la collectivité sans retour proportionné.
Or, au Cameroun, la question n’est pas seulement de “nettoyer” une administration : c’est de garantir que chaque franc public serve réellement l’action publique. En ce sens, la gabegie a deux effets majeurs :
1.Elle fragilise la capacité de l’État à répondre aux besoins prioritaires, notamment sociaux et économiques.
2.Elle réduit la crédibilité des institutions, car elle alimente un sentiment de détournement et d’inefficacité.
Une exigence de transparence et de responsabilité…
L’audit, en tant qu’outil de diagnostic, est une étape utile. Toutefois, sa valeur dépend de ce qui suivra : la qualité des résultats, la rapidité de la correction et l’effectivité des mesures de responsabilité.
Pour que l’opération ait un impact durable, les attentes légitimes tournent autour de trois axes :
-Clarifier les faits : établir avec précision la période concernée, le montant estimé des paiements indus et la nature exacte des anomalies.
-Corriger le système : renforcer la discipline administrative, la tenue des bases de données et les contrôles préalables.
-Organiser des suites : définir des mesures administratives et, lorsque c’est avéré, enclencher les procédures compétentes.
L’enjeu est de transformer la “découverte” en assainissement, et l’assainissement en prévention.
Un moment de test pour la gouvernance parlementaire…
Les institutions publiques sont particulièrement scrutées, car elles portent des fonctions de représentation, d’adoption des lois et de supervision. Lorsqu’un audit fait apparaître de tels dysfonctionnements, cela devient aussi un test de maturité institutionnelle.
Le Cameroun a besoin d’une culture de la gouvernance qui repose sur :
-la transparence des procédures,
-la responsabilité des acteurs,
-la continuité du contrôle, au-delà des périodes d’enquête.
Au-delà de la détection, une réforme profonde s’impose…
En révélant l’existence de 97 employés fictifs au cabinet et 53 au secrétariat général, l’audit en cours à l’Assemblée nationale envoie un message clair : des poches de gabegie peuvent subsister, y compris au sein des institutions censées incarner l’ordre public et la légalité administrative.
Mais pour que cet audit marque une rupture, il doit aboutir à des corrections concrètes, à des mesures de responsabilité et à un renforcement durable des garde-fous. C’est seulement à cette condition que l’assainissement ne sera pas une simple parenthèse, mais le début d’une réforme qui protège l’intérêt général.
