À mesure que les acteurs se retirent de l’organisation et que les oppositions s’expriment, les obsèques deviennent un terrain de bataille symbolique. Le régime de Yaoundé directement ou indirectement, est au centre des tensions. Une crise de légitimité où la mémoire de l’illustre disparu se heurte au contrôle du présent.

Le dernier hommage au héros national détournée de sa vocation

Par Thomas Tankou__________

Au lieu d’un moment de recueillement, on assiste à une bataille de légitimité autour des obsèques de Georges Anicet Ekane. Les divergences entre proches et responsables liés à son héritage, loin de rester confinées à la sphère privée, sont instrumentalisées et élargies au point de devenir un bras de fer politique. Et dans cette affaire, un acteur domine les coulisses : l’appareil de l’État, dont l’ombre plane sur chaque décision, chaque étape, chaque exclusion.

Ce qui choque, c’est la vitesse avec laquelle la cérémonie est “verrouillée” par des mécanismes qui semblent servir moins la mémoire du disparu que la gestion du vivant.

L’hommage devient un terrain d’affrontement : qui a le droit d’organiser ? qui peut apparaître ? qui doit être écarté ? À chaque réponse, la crise s’intensifie.

Un deuil sous contrôle…

Quand une famille se déchire autour de la “volonté” du défunt, l’explication peut sembler d’abord personnelle : procédures internes, désaccords, interprétations rivales. Mais ici, le contexte est décisif. Les tensions ne s’installent pas dans le vide : elles s’inscrivent dans une réalité camerounaise où l’ordre public et les institutions peuvent être mobilisés pour cadrer ce qui, normalement, relève du consentement familial et de la tradition.

Le résultat est clair : le deuil n’appartient plus aux endeuillés. Il devient un dossier gouverné par des contraintes externes, et donc contestable, exploitable, et surtout instrumentalisable.

La sortie du Mrc : une prise de position qui interpelle…

Le fait qu’une formation politique retire sa participation à l’enterrement n’est pas seulement un geste de prudence. C’est un avertissement : “nous ne cautionnons pas une mise en scène où les responsables naturels de la mémoire du leader sont absents.” Autrement dit, certains acteurs estiment que l’événement a perdu sa vocation d’hommage pour devenir un dispositif politique verrouillé.

Cette stratégie du retrait parle aux Camerounais : dans un espace public sous pression, même la présence à une cérémonie devient un choix lourd de sens. Ne pas s’y rendre, c’est refuser de valider une configuration perçue comme imposée.

Le vrai problème : le gouvernement s’invite dans ce qui ne fait pas partie de ses prérogatives…

Ce dossier illustre une mécanique familière : quand le pouvoir de Yaoundé sent qu’un événement pourrait rassembler des forces, il cherche à contrôler le format. La neutralisation ne passe pas forcément par des interdictions directes ; elle peut prendre la forme d’arbitrages, de procédures, de décisions qui, en apparence, “encadrent” mais, dans les faits, déplacent la maîtrise du rituel.

C’est précisément là que l’on voit “le rôle trouble” : le régime de Yaoundé ne se contente pas de garantir l’ordre. Il cherche à orienter le cours des choses pour que le souvenir d’un leader ne se transforme pas en point de ralliement échappant à sa surveillance.

Quand la justice est invoquée pour limiter qui peut organiser ou participer, la question politique surgit immédiatement : qui a intérêt à verrouiller ? qui gagne à réduire le cercle des légitimes ? et surtout, pourquoi le pouvoir intervient-il jusque dans les rites liés à une mémoire contestataire ?

Une crise de mémoire, mais aussi un déficit de souveraineté…

Au fond, tout se résume à une bataille de souveraineté symbolique. L’héritage de Georges Anicet Ekane n’est pas qu’un souvenir : c’est un capital politique, une référence, une ligne. Et dans un pays où l’opposition vit sous contrainte, les funérailles peuvent devenir un moment de consolidation—donc un moment à contrôler.

C’est pour cela que la querelle familiale dépasse la famille : elle devient une affaire de légitimité publique. Les proches ne se disputent pas seulement une organisation ; ils se disputent la preuve de ce que la mémoire doit être, et par qui elle doit être portée.

Un deuil confisqué, une mémoire instrumentalisée…

Les obsèques auraient dû réunir. Elles divisent. Et si la division dure, ce n’est pas uniquement parce que les interprétations divergent. C’est parce que la cérémonie a été aspirée dans un système où le pouvoir veut garder la maîtrise du symbole.

Tant que l’État continuera de peser—directement ou par des voies indirectes—sur les conditions d’un hommage, la mémoire d’hier restera prisonnière des intérêts de contrôle d’aujourd’hui. Et le pays continuera de payer le prix de cette logique : au Cameroun, même le deuil risque d’être une arène politique.