À la suite de « Les Années Biya », ce nouvel ouvrage poursuit l’entreprise d’un historien du présent qui a refusé de se taire. En remettant au goût du jour une série d’éditoriaux qu’il a commis sans discontinuer pendant plus de trois décennies, il accentue encore plus le contraste entre l’idée de progrès collectif et la réalité d’une lente dégradation du lien civique, jusqu’à l’installation de la résignation chez les Camerounais.

Une note de lecture de Thomas Tankou____________

Le titre « LES TRENTE PITEUSES » frappe d’emblée par son intelligence polémique. Il convoque, en miroir inversé, l’expression « Les Trente Glorieuses », qui désigne la période de croissance et d’élan collectif en France, après la Seconde Guerre mondiale. Là où « Glorieuses » évoque l’ascension, l’élargissement des possibles et la confiance dans l’avenir, « Piteuses » inscrit d’emblée le lecteur dans le registre du déclin, de la honte et de la fatigue du vivre-ensemble.

Ce choix lexicographique n’est pas une simple formule : c’est déjà une thèse.
L’ouvrage propose qu’à la place d’un progrès commun se soit installée une dégradation lente du lien civique, au point de transformer l’espoir en résignation.

De petits détails devenus grands de taille…

L’ouvrage se présente comme un recueil d’éditoriaux écrits dans la pression de l’actualité, semaine après semaine, pendant plus de trente ans. Pourtant, le texte insiste sur un retournement essentiel : relus aujourd’hui, ces textes composent moins une suite de réactions ponctuelles qu’une chronique cohérente d’une époque. Autrement dit, l’urgence journalistique se mue en profondeur mémorielle.

Cette métamorphose est l’un des enjeux majeurs du livre : il ne s’agit pas seulement de dire « ce qui s’est passé », mais de montrer comment un pays bascule—non pas par un effondrement brutal unique, mais par un glissement progressif : perte de l’esprit démocratique, rétrécissement de l’espace public, installation d’une culture de la peur, multiplication de l’autocensure et du découragement.

L’expression « Les Trente Piteuses » prend alors une valeur explicative : elle nomme une trajectoire, une lente dégradation plutôt qu’un simple échec.

L’espace public paradoxal : nouvelles technologies, silence intérieur…

Le texte met en avant un paradoxe particulièrement frappant : l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ne produit pas l’élargissement espéré de l’espace public. Au contraire, on assiste à un rétrécissement de l’espace public, pendant que l’expression citoyenne « s’étiole ».

Cette idée donne une couleur contemporaine à la critique : elle suggère que la liberté ne dépend pas seulement des moyens (médias, plateformes, diffusion), mais de conditions politiques et éthiques—notamment la capacité réelle à discuter, contester, et agir sans craindre pour sa sécurité ou son avenir. Ainsi, même quand « tout circule », le débat peut devenir inopérant : on ne parle plus pour transformer, mais pour survivre au climat.

Un diagnostic moral : faillite du système et de l’élite…

Le cœur du recueil réside dans le tableau d’une faillite morale : celle du système politique, mais aussi—et surtout—d’une partie de l’élite. Le contenu de la postface nous renseigne que certaines élites « incapables de porter un projet commun », laissent s’installer une logique où l’intérêt égoïste finit par confisquer l’avenir collectif.

Ce point renforce la portée du titre : « piteuses », parce qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème institutionnel. Il transparaît au fil des éditoriaux, l’idée d’une déchéance de la responsabilité, comme si la citoyenneté active se dissolvait sous l’effet d’un déficit de courage, de vision et de loyauté envers le peuple longtemps promis au « Renouveau ».

Les exils : ceux qui partent et ceux qui restent…

La notion d’exils structure aussi la lecture. D’un texte à l’autre, l’auteur démasque ce qu’il qualifie lui-même de :
-exils visibles, ceux qui quittent le pays « faute d’avenir » ;
-exils invisibles, ceux qui restent mais vivent une forme d’exil intérieur, « éloignés de la promesse d’une citoyenneté active ».

Cette double typologie indiquée dans la postface de l’ouvrage, rend la critique plus universelle : elle montre que la perte de l’espérance ne se mesure pas seulement à l’émigration, mais aussi à la dévalorisation du quotidien, à la fatigue civique, à la sensation que la participation n’a plus de sens. Là encore,  » « Les Trente Piteuses » devient une manière de dire : le mal n’a pas seulement déplacé les corps, il a aussi déplacé—et abîmé—les consciences.

Violence symbolique et violence politique : divisions
instrumentalisées, corruption constituante…

En égrenant le chapelet d’éditoriaux, il ressort une instrumentalisation croissante des divisions tribales, « attisées au gré des calculs politiques », comme le précise l’auteur lui-même. Cette dynamique renforce la fragmentation et empêche la construction d’un projet commun. En parallèle, le livre montre comment la corruption, autrefois perçue comme déviance, s’est progressivement transformée en constituant du système : ce n’est plus un « accident », c’est un mécanisme.

Cette bascule est décisive : elle explique pourquoi l’espérance se fissure. Si l’injustice se normalise, si l’illégalité devient une routine, alors la démocratie n’est plus un horizon ; elle devient une façade.

Une forme engagée : l’éditorial comme acte de résistance…

Par sa forme même— des éditoriaux — le livre relève d’un genre littéraire et civique particulier : celui du texte qui ne se contente pas de commenter, mais qui cherche à interrompre l’anesthésie des consciences.

En effet, Haman Mana est l’un des rares journalistes camerounais pour qui écrire n’a jamais été seulement rapporter : c’est refuser la torpeur morale et rappeler que l’histoire d’un peuple n’est pas écrite une fois pour toutes. Comme il le sérine lui-même.

Ainsi, la forme du recueil porte une charge éthique : elle documente le réel, mais elle vise aussi à réveiller. Et c’est en cela que le titre « Les Trente Piteuses » n’est pas seulement l’annonce d’un constat pessimiste : c’est aussi une convocation à la responsabilité.

La dimension expressive : l’illustration couverture de Arol Ketch et Dannystar…

L’ouvrage ne repose pas uniquement sur la force des mots : l’illustration, par les soins du duo Arol Ketch et Dannystar, renforce le sens du visuel par les titres des éditoriaux embusqués en toile de fond.

Même sans entrer dans la description précise des images, on peut comprendre l’intention : des illustrations sont souvent le lieu où l’émotion s’incarne. Dans un ouvrage où le sujet structurateur oscille autour de la peur, l’autocensure, l’exil intérieur, la corrosion morale du lien civique, l’iconographie peut servir à :
-rendre visibles des Indices ayant trait au contenu.

En d’autres termes, l’illustration fonctionne comme un second discours : elle ne remplace pas la démonstration journalistique, mais elle en accentue la portée affective. Dans une œuvre qui veut être à la fois chronique, mémoire et interpellation civique, l’image vient densifier l’impact du texte.

« Les Trente Piteuses » apparaît comme un livre à double lecture : d’abord, une compilation d’éditoriaux nés du feu de l’actualité ; ensuite, une relecture rétrospective qui révèle une structure historique : celle d’un glissement du civique vers la résignation, du démocratique vers la peur, de la promesse vers la confiscation.

En choisissant « LES TRENTE PITEUSES »—antonyme symbolique de « LES TRENTE GLORIEUSES » — le Directeur de la publication du quotidien Le Jour ne se contente pas d’ironiser : il pose un diagnostic historique et moral.

Du courage Haman, continue de nous battre du bon tam-tam…