Pris en tenailles entre les exigences des bailleurs de fonds, le renchérissement du coût de l’endettement et la nécessité de préserver les finances publiques, le gouvernement camerounais qui cherche 3100 milliards de francs Cfa pour équilibrer ses comptes, accélère plusieurs réformes sensibles.

Pourquoi le Cameroun entre dans la zone de fortes turbulences sociale

Par Thomas Tankou___________

L’austérité avance masquée. Le risque d’une fracture sociale majeure est perceptible.
Le gouvernement camerounais entre dans une phase budgétaire particulièrement délicate. Confronté à un besoin de financement estimé à plus de 3 100 milliards de FCFA pour équilibrer ses comptes, l’État se retrouve face à une équation redoutable : restaurer les équilibres macroéconomiques sans provoquer une implosion sociale. Derrière les discours techniques sur les ajustements budgétaires et les réformes structurelles se dessine en réalité un véritable programme de rigueur économique dont les conséquences pourraient être lourdes pour les ménages.

La situation actuelle traduit les limites d’un modèle budgétaire longtemps soutenu par l’endettement et les subventions publiques. Or, dans un contexte international marqué par le durcissement des conditions financières et la remontée des taux d’intérêt, le recours systématique à l’emprunt devient de plus en plus coûteux. Pour l’État camerounais, chaque nouvelle levée de fonds sur le marché monétaire ou financier régional pèse davantage sur les finances publiques.
Face à cette contrainte, l’exécutif n’a guère d’alternative. Il doit simultanément réduire certaines dépenses, améliorer le rendement fiscal et satisfaire les exigences des partenaires financiers internationaux, notamment le Fonds monétaire international (Fmi), dont les recommandations privilégient généralement la consolidation budgétaire et la maîtrise des déficits.

La fin progressive des subventions aux carburants…

L’un des premiers leviers identifiés concerne les subventions aux carburants. Pendant plusieurs années, l’État a absorbé une partie des hausses des cours internationaux afin de préserver le pouvoir d’achat des populations. Ce mécanisme a toutefois représenté un coût budgétaire considérable.
Aujourd’hui, la logique change. La mise en place progressive d’un système de tarification automatique vise à rapprocher les prix à la pompe des réalités du marché international. D’un point de vue économique, cette réforme apparaît cohérente puisqu’elle réduit les distorsions de prix et allège les charges de l’État. Mais ses conséquences sociales sont potentiellement explosives.
Le carburant constitue en effet un intrant stratégique de l’économie nationale. Son renchérissement entraîne mécaniquement une hausse des coûts de transport, de production et de distribution. Les transporteurs répercutent leurs charges sur les usagers, les commerçants sur les consommateurs et les producteurs sur les prix finaux. Cette transmission inflationniste touche l’ensemble des secteurs économiques.
Dans un pays où une part importante des revenus des ménages est consacrée à l’alimentation et aux dépenses essentielles, une augmentation durable du prix des carburants risque d’alimenter une nouvelle vague d’inflation importée. Les couches populaires, déjà fragilisées par l’érosion du pouvoir d’achat, seraient les premières victimes de ce choc.

La pression fiscale comme principal moteur de recettes…

Mais le volet le plus sensible de l’ajustement en cours demeure probablement la mobilisation accrue des recettes fiscales. Face à l’insuffisance des ressources budgétaires, l’administration fiscale entend élargir l’assiette de l’impôt et améliorer le taux de recouvrement.
Sur le principe, cette orientation répond à une exigence de justice fiscale. Le Cameroun souffre depuis longtemps d’une faible pression fiscale effective, liée notamment à l’importance du secteur informel, qui représente une part considérable de l’activité économique nationale. L’intégration progressive de ces acteurs dans le circuit fiscal peut contribuer à renforcer les recettes de l’État et à réduire les inégalités devant l’impôt.
Cependant, la mise en œuvre de cette stratégie comporte des risques majeurs.

Dans un contexte de ralentissement économique, l’augmentation de la pression fiscale sur des opérateurs déjà fragiles peut produire des effets contre-productifs. De nombreux petits commerçants, artisans ou prestataires de services évoluent dans des marges extrêmement réduites. Une fiscalisation brutale pourrait entraîner des cessations d’activité, une baisse des investissements privés et une contraction de l’activité économique.
Le phénomène est bien connu des économistes : au-delà d’un certain seuil, l’alourdissement de la charge fiscale peut réduire la base imposable elle-même. Autrement dit, vouloir prélever davantage sur une économie affaiblie peut finalement conduire à collecter moins de recettes qu’espéré.

Réduction des exonérations et climat des affaires…

La réduction annoncée des exonérations et avantages fiscaux accordés à certaines entreprises soulève également des interrogations. Si cette mesure peut contribuer à limiter certaines niches fiscales injustifiées, elle risque aussi d’affecter l’attractivité économique du pays. Dans un environnement régional concurrentiel, les investisseurs sont particulièrement attentifs à la stabilité et à la prévisibilité du cadre fiscal.
Le défi consiste à trouver un équilibre entre la nécessité d’accroître les recettes publiques et celle de préserver un environnement favorable à l’investissement privé, principal moteur de création de richesses et d’emplois.

Les entreprises publiques dans le viseur…

Parallèlement, les entreprises publiques sont appelées à rationaliser leurs dépenses et à améliorer leur gouvernance. Cette orientation répond à une nécessité évidente tant certaines structures accumulent déficits, inefficacités et dépendance chronique aux transferts budgétaires.
Toutefois, les restructurations, réductions de coûts et éventuelles suppressions d’emplois pourraient accentuer les tensions sociales. Les gains de productivité recherchés par l’État pourraient ainsi se traduire, à court terme, par une augmentation des inquiétudes au sein des salariés concernés.

Une équation politique à haut risque…

Le véritable défi réside donc dans l’équilibre entre rigueur budgétaire et stabilité sociale. Les autorités cherchent à éviter une crise des finances publiques qui compromettrait la crédibilité du pays auprès des bailleurs de fonds et des investisseurs. Mais chaque mesure d’ajustement produit simultanément des effets sociaux qui peuvent fragiliser la cohésion nationale.
Le danger le plus préoccupant reste celui d’une accumulation de frustrations économiques. Hausse des prix du carburant, inflation des produits de première nécessité, multiplication des contrôles fiscaux, stagnation des revenus et chômage persistant constituent autant de facteurs susceptibles d’alimenter un sentiment de déclassement collectif.

Le spectre d’une implosion sociale…

L’histoire économique montre que les crises sociales émergent rarement d’un seul choc. Elles résultent généralement de la combinaison de plusieurs contraintes qui, prises isolément, paraissent supportables mais deviennent insoutenables lorsqu’elles se cumulent. Lorsque les ménages ont le sentiment de payer davantage d’impôts tout en voyant leur niveau de vie se dégrader, le consentement à l’effort national s’effrite rapidement.
Le Cameroun semble aujourd’hui s’approcher dangereusement de cette zone de turbulence. Si les impératifs de discipline budgétaire sont réels et difficilement contestables, leur acceptabilité sociale dépendra de la capacité du gouvernement à répartir équitablement les sacrifices, à lutter contre les gaspillages publics et à démontrer que l’effort demandé aux populations produit effectivement des résultats tangibles.
À défaut, la pression fiscale croissante pourrait être perçue non comme un instrument de redressement économique, mais comme une ponction supplémentaire sur des citoyens déjà confrontés à la vie chère. Dans un tel contexte, le risque d’implosion sociale, aujourd’hui latent, pourrait rapidement devenir une menace concrète pour la stabilité économique et politique du pays.