En lançant le 14 juillet prochain une Alliance pour la valorisation du cacao, quatre pays africains cherchent à réduire l’asymétrie de prix qui, depuis des décennies, pénalise les producteurs face aux transformateurs et distributeurs.
Comment l’Alliance annoncée à Abuja peut déplacer la plus-value vers les pays producteurs ?
Par Thomas Tankou____________
Le sommet annoncé à Abuja le 14 juillet 2026 marque un tournant potentiel dans la gouvernance de la filière cacao en Afrique de l’Ouest et Centrale. En décidant de coordonner leurs politiques au sein d’une Alliance pour la valorisation du cacao, le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Cameroun cherchent avant tout à modifier l’architecture économique du secteur : passer d’un modèle d’exportation de fèves brutes, faiblement rémunérateur, à une logique de transformation locale et de négociation collective.
Autrement dit, ils visent à internaliser davantage de valeur—la fameuse plus-value—au lieu de la transférer à des acteurs situés en aval de la chaîne de valeur.
La chaîne de valeur : du “commodity” au produit différencié…
Les fèves de cacao s’inscrivent typiquement dans une logique de marchandises (commodities) : le prix est largement déterminé à l’international, souvent sous l’influence d’opérateurs disposant de la capacité de transformation, du stockage, du financement du négoce et des réseaux de distribution. À l’inverse, les produits transformés (poudre, beurre, masse de cacao, chocolat) relèvent davantage de la valeur ajoutée liée à la technologie, au contrôle qualité, à la marque et aux volumes contractuels.
En harmonisant les normes et en promouvant la transformation sur place, les pays africains veulent réduire l’asymétrie d’information et de pouvoir de marché. L’enjeu n’est pas seulement industriel : il est aussi contractuel et financier, car la transformation locale permet de capter des marges plus stables que celles attachées aux fluctuations des cours des fèves brutes.
L’asymétrie historique des prix : qui capte la plus-value ?…
Le cœur de la critique économique tient à un différentiel structurel : pendant des décennies, la plus-value a majoritairement profité à l’Occident—ou plus largement aux acteurs des pays importateurs et transformateurs—qui fixent le prix d’achat des fèves tout en commercialisant des produits finis (plaquettes, beurre de chocolat…) à des niveaux de valorisation supérieurs.
Dans ce schéma, les producteurs africains supportent une grande part des coûts (production agricole, logistique primaire, risques climatiques…), tandis que la rémunération élevée se concentre là où se trouvent les étapes à plus forte intensité de capital et d’industrialisation.
Sur le plan macroéconomique, cette configuration limite l’exportation de revenus et freine l’accumulation de capacités productives domestiques : elle maintient les pays producteurs dans une position de price takers, c’est-à-dire preneurs de prix, alors que les transformateurs agissent comme price makers.
Pouvoir de négociation et harmonisation : l’économie du “bloc”…
La Déclaration d’Abuja et la création d’une alliance répondent à une logique de renforcement de la puissance de marché. À l’échelle mondiale, le cacao est soumis à des cycles d’offre et de demande, mais aussi à des pratiques de contrats, de qualité et de logistique. En formant un bloc, les quatre pays peuvent viser une meilleure coordination des volumes, une réduction des coûts de transaction et une harmonisation des standards—éléments qui conditionnent l’accès à des marchés mieux rémunérés et à des partenariats plus équilibrés.
L’objectif de négocier “en tant que bloc uni” s’inscrit dans une stratégie de mutualisation des capacités : non seulement pour mieux vendre, mais aussi pour mieux transformer, mieux garantir la qualité et mieux sécuriser les revenus. En termes économiques, il s’agit de transformer la contrainte (la dépendance au prix des fèves) en levier (l’accès à la transformation et aux contrats de long terme).
Transformation locale : emplois, diversification et rente de qualité…
Au-delà de l’argument moral et politique, la transformation locale peut générer une rente de qualité : des standards homogènes permettent de repositionner le produit africain dans des segments où la différenciation et la traçabilité comptent. De plus, les investissements industriels stimulent l’emploi, renforcent les chaînes d’approvisionnement nationales (maintenance, emballage, logistique) et favorisent une diversification économique indispensable pour limiter la vulnérabilité aux variations du prix du cacao brut.
En somme, le sommet du Nigeria ne vise pas seulement à “ajouter de la valeur” : il cherche à rééquilibrer un système de formation des prix. Si l’Alliance parvient à traduire l’engagement politique en instruments concrets—financement de la transformation, normes crédibles, gouvernance et capacité de négociation—alors la plus-value pourrait progressivement migrer vers les pays producteurs, redéfinissant durablement la répartition des gains de la filière cacao.
