Attirés par des promesses de voyage, d’emploi ou de formation, certains jeunes Camerounais auraient découvert en Russie qu’ils étaient destinés à l’armée. Face à ce phénomène, la société civile dénonce le phénomène à Yaoundé. Elle appelle à démanteler les réseaux, et à protéger les victimes.
Recrutement de jeunes Camerounais pour le front en Ukraine
Par Cyprien Afana Tsama__________
Derrière les filières présumées, l’échec d’une promesse faite à la jeunesse.
L’affaire du recrutement de jeunes Camerounais pour servir dans l’armée russe met en lumière une équation aussi préoccupante que dérangeante : lorsque l’emploi devient rare, la promesse d’un avenir à l’étranger peut devenir un puissant instrument de vulnérabilité.
Les informations rapportées par Jeune Afrique, auxquelles s’ajoutent les éléments recueillis par le collectif citoyen « Ramenez nos filles et nos frères », font état de réseaux qui opère depuis Yaoundé en présentant à certains candidats des opportunités de voyage, d’études ou d’emploi. D’après ces témoignages et informations rapportées, certains ont découvert une fois en Russie que les documents qui leur étaient soumis conduisaient au recrutement militaire qu’ils n’avaient pas nécessairement compris ou anticipé.
Ces éléments, qui demandent naturellement à être établis par les autorités compétentes, posent néanmoins une question de fond : pourquoi de jeunes Camerounais sont-ils suffisamment désespérés pour saisir des offres dont les contours peuvent s’avérer aussi incertains ?
Le chômage, terreau de toutes les promesses…
Le cœur du problème est peut-être là.
Pour une partie de la jeunesse camerounaise, le diplôme ne garantit plus l’emploi et l’emploi stable demeure difficile à obtenir. Entre chômage, sous-emploi, informalité et faibles rémunérations, l’étranger conserve l’image d’un espace où une vie meilleure serait possible.
Cette fragilité économique peut créer un terrain favorable aux recruteurs qui savent vendre un rêve : un contrat, un salaire, un voyage, une formation ou simplement la possibilité de « sortir du pays ».
Le véritable danger commence lorsque la promesse professionnelle cesse d’être ce qu’elle prétend être.
Il serait toutefois juridiquement imprudent de conclure, à ce stade, que tous les jeunes concernés ont été trompés ou que tous les départs résultent d’une même filière. Seules des enquêtes approfondies pourront établir les circonstances précises de chaque recrutement, le rôle éventuel des intermédiaires et les responsabilités individuelles.
« Ramenez nos filles et nos frères » : la société civile monte au front
C’est précisément sur ce terrain que le collectif citoyen « Ramenez nos filles et nos frères » entend intervenir. Selon les éléments qu’il communique, son action repose sur trois axes : documenter les situations signalées et accompagner les familles, contribuer à identifier les éventuelles filières de recrutement au Cameroun et empêcher que de nouveaux jeunes ne partent dans des conditions présentant un risque similaire.
La démarche présente un intérêt majeur : elle transforme des situations individuelles en problème de société.
Elle oblige surtout les pouvoirs publics à regarder au-delà de la seule dimension sécuritaire. Car combattre les éventuels recruteurs sans traiter les causes économiques qui rendent leurs offres attractives reviendrait à s’attaquer aux symptômes sans traiter la maladie.
Le Kenya montre que la mobilisation peut payer…
Le précédent kényan mérite ici une attention particulière. Selon le collectif, le Kenya a connu une mobilisation de la société civile autour du recrutement de ses ressortissants et cette pression citoyenne a contribué à faire évoluer la situation, jusqu’à l’engagement de la Russie à ne plus recruter de Kényans sur le territoire kényan.
Si ce précédent est transposable au contexte camerounais, il offre une piste : documenter, mobiliser, interpeller et porter le dossier au niveau diplomatique, plutôt que de laisser les familles affronter seules les conséquences de départs dont elles ne maîtrisent pas toujours les conditions.
Le Cameroun face à sa propre responsabilité…
L’urgence n’est donc pas seulement de savoir qui recrute, comment et par quels circuits. Elle consiste aussi à répondre à une question plus inconfortable : quelles perspectives le Cameroun offre-t-il à sa jeunesse pour que les promesses venues d’ailleurs ne deviennent pas irrésistibles ?
La lutte contre les éventuelles filières de recrutement doit naturellement passer par la vérification des faits, la protection des victimes présumées et, le cas échéant, l’application de la loi aux personnes dont la responsabilité serait établie.
Mais la réponse durable se trouve aussi dans l’emploi, la formation et l’insertion professionnelle.
Car tant qu’un jeune sans emploi considérera qu’un départ incertain vaut mieux que l’absence totale de perspectives, les recruteurs potentiels disposeront d’un terrain de vulnérabilité.
L’enjeu dépasse donc l’Ukraine, la Russie ou les réseaux présumés. Il touche directement au contrat social entre le Cameroun et sa jeunesse.
