Le paradoxe camerounais est saisissant : producteur de pétrole, le pays doit pourtant rechercher de nouveaux financements auprès du Fonds monétaire international pour boucler ses comptes. Les circuits financiers hors budget et les écarts comptables évoqués autour de la Snh sont criant. Alerte…

L’or noir coule abondamment, mais l’argent ne coule pas dans les caisses de l’État

Par Thomas
Tankou___________

Des révélations attribuées à l’ancien Pca de la Société nationale des hydrocarbures (Snh), Jean-Marie Atangana Mebara, relancent une question aussi ancienne que décisive : où va réellement l’argent du pétrole camerounais ? Derrière les milliards générés par les ventes de brut se dessine un système financier dont une partie des flux semble évoluer en marge du circuit budgétaire ordinaire. Comptes bancaires, réserves hors budget, « dépenses directes » sur instruction présidentielle et écarts entre les écritures de la Snh et celles du Trésor : autant d’éléments qui posent la question de la gouvernance de la rente pétrolière.
Une rente qui ne profite pas pleinement au budget de l’État
Dans une économie comme celle du Cameroun, les recettes pétrolières constituent une rente extractive stratégique. Elles devraient contribuer au financement des dépenses publiques, à la réduction du déficit budgétaire, à l’investissement productif et, surtout, à la constitution d’une épargne publique permettant d’amortir les chocs extérieurs.
Or, si une partie substantielle des recettes issues des hydrocarbures est maintenue hors du budget et mobilisée à travers des mécanismes dérogatoires, le principe d’unité budgétaire perd une partie de sa substance. L’État se retrouve alors dans une situation paradoxale : il dispose d’une ressource naturelle génératrice de devises, mais doit simultanément rechercher des financements extérieurs pour boucler ses comptes.
C’est précisément cette contradiction qui interpelle.

Des milliards disponibles pendant que l’État cherche des financements…

L’écart signalé au premier trimestre 2026 entre le solde transférable déclaré par la Snh, soit 49,253 milliards de FCFA, et les 91,8 milliards comptabilisés par le Trésor au titre de la redevance illustre la nécessité d’une traçabilité renforcée des flux pétroliers.
Il ne suffit plus de savoir combien de barils sont produits et vendus. Il faut pouvoir déterminer, avec précision, combien de recettes sont encaissées, sur quels comptes elles transitent, quelle part revient effectivement au budget et à quelles dépenses sont affectées les sommes qui n’y figurent pas.
Dans un contexte de tension sur les finances publiques, chaque milliard soustrait au circuit budgétaire accroît mécaniquement le besoin de financement de l’État. Et lorsque ce besoin est couvert par l’endettement, la charge du service de la dette augmente, réduisant à son tour les marges de manœuvre budgétaires.

Le paradoxe du retour au Fmi, 20 ans plus tard…

Le Cameroun se trouve ainsi face à une situation particulièrement préoccupante. Plus de vingt ans après ses grands épisodes d’ajustement structurel, le pays se retrouve à nouveau contraint de rechercher l’appui du Fonds monétaire international (Fmi) pour sécuriser son financement extérieur et soutenir son équilibre macroéconomique.
Le paradoxe est saisissant : un pays producteur de pétrole peut-il être durablement en quête de liquidités alors qu’une partie de sa rente pétrolière échappe au budget de l’État ?
Si les recettes tirées de la commercialisation du brut étaient intégralement intégrées dans l’architecture budgétaire en toute transparence, elles pourraient améliorer le solde budgétaire, réduire le recours à l’endettement, renforcer la capacité d’autofinancement des investissements publics et limiter la dépendance à l’aide budgétaire extérieure.
Le problème n’est donc pas uniquement celui du niveau de production. Il est aussi celui de la captation, de l’allocation et de la gouvernance de la rente.

La baisse de production rend la transparence encore plus urgente…

La production pétrolière camerounaise serait passée d’environ 90 000 barils par jour en 2010 à près de 60 000 aujourd’hui. Cette érosion réduit mécaniquement le potentiel de recettes futures et traduit l’entrée dans une phase de maturité, voire de déclin, des principaux gisements.
Dans ces conditions, le Cameroun ne peut plus se permettre une gestion opaque d’une ressource devenue plus rare. La priorité devrait être d’optimiser chaque franc généré par les hydrocarbures, de renforcer la discipline budgétaire, d’améliorer la gouvernance financière et de transformer la rente résiduelle en investissements créateurs de valeur.
Le véritable enjeu dépasse donc les comptes de la Snh. Il concerne la soutenabilité des finances publiques et la souveraineté économique du Cameroun.
Un pays qui possède encore une rente pétrolière mais doit s’endetter pour financer son budget pose nécessairement une question de gouvernance. Si les milliards du pétrole entraient effectivement dans les caisses publiques, le Cameroun disposerait de marges financières beaucoup plus importantes pour financer son développement. Le retour au Fmi ne serait peut-être pas devenu une nécessité aussi pressante.
La question fondamentale est désormais simple : combien de temps encore la richesse pétrolière camerounaise peut-elle financer autre chose que le budget de la République ?