La restitution des six crânes de chefs Maka exécutés en 1910 par l’administration coloniale allemande constitue un acte de justice longtemps différé. Mais elle ne saurait masquer l’essentiel : plus d’un siècle après les conquêtes allemandes, de nombreux objets, symboles royaux et biens culturels camerounais demeurent dans les musées occidentaux.
Crânes Maka rétrocédés, mémoire camerounaise toujours captive
Par Sam Noukat___________
Le 16 juillet 2026, l’Université de Fribourg a organisé une cérémonie d’hommage à six ancêtres Maka dont les restes étaient conservés depuis la période coloniale allemande. Une étape symbolique importante, mais qui ne saurait solder le passif d’une puissance qui a méthodiquement violenté, dépouillé et emporté une partie de la mémoire matérielle du Cameroun.
DES MARTYRS SORTIS DE LEUR TERRE…
À Doumé, au début du XXe siècle, la résistance des populations locales à l’ordre colonial allemand s’est accompagnée d’une répression d’une extrême brutalité. Des chefs Maka et Omvang furent exécutés en 1910 après leur condamnation par l’administration coloniale. Certains de leurs crânes furent ensuite acheminés vers l’Allemagne et intégrés à des collections anatomiques.
Les recherches historiques établissent désormais que les restes humains africains arrivés dans les institutions européennes provenaient notamment d’exécutions, d’expéditions dites « punitives », de guerres coloniales ou encore de profanations de sépultures. L’Université de Fribourg reconnaît elle-même que les six ancêtres Maka ont été conservés dans sa collection depuis la période de la colonisation militaire allemande.
Plus largement, une étude récente recense 181 expéditions militaires allemandes dans le Cameroun colonial et montre que les campagnes de conquête furent étroitement liées à l’appropriation d’objets africains : trônes, tambours sacrés, armes, vêtements, bijoux, effigies de souverains et restes humains.
Il ne s’agissait donc pas d’accidents isolés. C’était un système.
UNE RESTITUTION QUI NE DOIT PAS DEVENIR UNE AUMÔNE…
Que l’Allemagne restitue les restes des victimes Maka constitue un acte nécessaire. Mais il faut appeler les choses par leur nom : on ne restitue pas généreusement ce qui a été légitimement acquis ; on rend ce qui a été soustrait.
La différence est fondamentale.
Pendant des décennies, les corps et les objets africains ont été transformés en spécimens, curiosités scientifiques ou pièces de musée. Les victimes étaient déshumanisées une seconde fois après leur mort. À Fribourg, les recherches universitaires reconnaissent désormais que les restes Maka avaient été intégrés à une « collection » et ainsi objectifiés.
Le problème ne se limite donc pas à six crânes. Il concerne une conception entière du patrimoine africain longtemps fondée sur le droit du plus fort.
LE « MANDU YENU », SYMBOLE D’UNE MÉMOIRE ENCORE CAPTIVE…
Le cas du trône royal Mandu Yenu des Bamoun illustre parfaitement cette contradiction.
Conservé aujourd’hui au musée ethnologique de Berlin, le trône fut remis à l’empereur Guillaume II en 1908 dans des circonstances que les chercheurs allemands eux-mêmes invitent désormais à réexaminer. Les musées berlinois continuent de le présenter comme un cadeau du roi Njoya, tout en reconnaissant qu’un « cadeau » consenti dans des rapports de pouvoir coloniaux profondément asymétriques soulève de sérieuses questions.
En juin 2023, le sultan Nabil Mbombo Njoya s’est d’ailleurs assis sur le trône à Berlin et a demandé le retour de cet emblème dynastique. Des travaux universitaires récents décrivent également son acquisition comme un cas d’expropriation politique ou d’extorsion.
Voilà pourquoi le retour des six crânes Maka ne peut constituer le point final. Il doit être le commencement.
RENDRE, RECONNAÎTRE, RÉPARER…
Le Cameroun n’a pas seulement perdu des objets. Il a perdu des symboles de pouvoir, des objets rituels, des œuvres d’art, des archives, des restes humains et des pans entiers de son histoire matérielle.
Une étude récente souligne d’ailleurs l’ampleur des collections camerounaises conservées en Allemagne et le lien direct d’une partie d’entre elles avec les campagnes militaires coloniales.
La restitution ne doit donc plus être pensée comme une faveur accordée au compte-gouttes par les anciennes puissances coloniales. Elle doit s’inscrire dans une politique globale de vérité historique, de restitution, de reconnaissance et de réparation.
Berlin a commencé à ouvrir cette porte. Il lui appartient maintenant de l’ouvrir davantage.
Car rendre six crânes après plus d’un siècle est un acte de justice. Mais rendre aux peuples camerounais leur patrimoine spolié, reconnaître les violences commises et réparer, autant que possible, les dommages de la domination coloniale serait un acte autrement plus historique.
La mémoire du Cameroun ne peut pas rester indéfiniment exposée derrière les vitrines de ceux qui l’ont confisquée.
