1 200 FCFA le kilogramme en Côte d’Ivoire contre des niveaux pouvant approcher le double au Cameroun dans certaines zones et périodes : le contraste interpelle. Alors que le modèle ivoirien privilégie la sécurisation du revenu, le marché camerounais permet au jeu de la concurrence de transmettre plus rapidement les flambées internationales. Mais cette victoire du prix reste fragile : le véritable défi étant désormais de transformer cette rente ponctuelle en richesse durable pour le producteur.

Pourquoi le producteur camerounais est mieux rémunéré que l’ivoirien ?

Par Thomas Tankou__________

La Côte d’Ivoire dispose d’une filière cacao beaucoup plus structurée, d’un puissant dispositif institutionnel et d’un système de prix destiné à protéger les planteurs. Pourtant, avec un prix minimum garanti de 1 200 FCfa le kilogramme pour la campagne 2026-2027, elle se retrouve confrontée à un paradoxe : au Cameroun, où la filière paraît moins organisée et où le marché est davantage libéralisé, des producteurs peuvent négocier des prix proches du double. Derrière cette anomalie apparente se cache une leçon d’économie : celui qui protège le mieux n’est pas nécessairement celui qui permet de profiter le plus vite de la hausse.

LE CAMEROUN, L’AVANTAGE DE LA CONCURRENCE…

Le paradoxe est brutal. Le Cameroun semble moins puissant dans l’organisation de sa filière, mais son producteur peut se retrouver mieux rémunéré.
Pourquoi ? Parce que le marché camerounais laisse davantage jouer la concurrence entre acheteurs. Lorsque la demande augmente ou que les cours internationaux s’envolent, les négociants doivent se battre pour obtenir les fèves disponibles.
C’est le mécanisme classique de l’offre et de la demande : lorsque l’offre est limitée face à une demande forte, le prix tend à augmenter. Le producteur camerounais peut alors capter directement une partie de cette hausse.
Ce système présente un avantage redoutable : la rapidité de transmission du prix international. Quand le cacao devient cher sur le marché mondial, le signal peut rapidement atteindre les bassins de production.
Mais cette liberté a un prix. Le planteur camerounais est aussi davantage exposé au retournement du marché. La même concurrence qui pousse les prix vers le haut en période faste ne constitue pas une assurance contre la baisse. Et entre le prix annoncé et celui réellement encaissé, les coûts de transport, les commissions, la qualité des fèves et le rapport de force avec les acheteurs peuvent faire toute la différence.

LA CÔTE D’IVOIRE : PROTÉGER, MAIS À QUEL PRIX ?…

La Côte d’Ivoire a choisi une autre philosophie : sécuriser le producteur avant de maximiser sa participation aux fluctuations du marché.
Le prix minimum garanti constitue un filet de sécurité. Le planteur sait qu’un niveau minimal lui est assuré au début de la campagne. Cette visibilité réduit le risque et facilite la planification des dépenses agricoles.
Mais lorsqu’une flambée des cours intervient, le système peut devenir moins réactif. Le producteur n’est pas nécessairement en mesure de récupérer immédiatement toute la hausse observée sur le marché mondial.
C’est ici que se situe le cœur du paradoxe : la filière la plus structurée n’est pas automatiquement celle qui transmet le plus rapidement la rente du marché au producteur.

LE CAMEROUN NE DOIT PAS S’ENDORMIR SUR SON AVANTAGE

Pour autant, le Cameroun aurait tort de transformer cette embellie en autosatisfaction.
Un prix élevé aujourd’hui ne garantit ni la prospérité du planteur demain, ni la solidité de la filière après une correction des cours mondiaux. Le véritable défi consiste à convertir cette rémunération exceptionnelle en productivité, qualité, renouvellement des plantations, infrastructures rurales, stockage et pouvoir de négociation des producteurs.
Car si le producteur camerounais vend plus cher mais produit peu à l’hectare, supporte des coûts logistiques exorbitants et demeure dépendant d’intermédiaires nombreux, l’avantage apparent peut rapidement disparaître.

LE VRAI COMBAT : CAPTER DAVANTAGE DE LA VALEUR…

Le débat ne devrait donc pas opposer mécaniquement le « modèle camerounais » au « modèle ivoirien ». Il devrait poser une question beaucoup plus dérangeante : quelle proportion de la valeur mondiale du cacao revient réellement à celui qui le produit ?
Le Cameroun possède aujourd’hui un avantage que sa filière doit apprendre à consolider : la concurrence peut permettre au planteur de capter rapidement les périodes de hausse. La Côte d’Ivoire possède, elle, un avantage différent : la capacité institutionnelle à réduire l’incertitude et à organiser massivement la filière.
L’idéal serait précisément de réunir les deux : la protection ivoirienne contre les chocs et la réactivité camerounaise face aux flambées des cours.
Car le véritable succès ne sera pas d’afficher ponctuellement le prix le plus spectaculaire. Il sera de faire en sorte que le producteur puisse gagner davantage, produire mieux et conserver durablement une part plus importante de la richesse qu’il crée.
Et c’est peut-être là que se trouve la prochaine bataille du cacao camerounais : ne plus seulement vendre cher, mais apprendre enfin à mieux valoriser.