Alors que les producteurs camerounais de maïs peinent à écouler des récoltes abondantes et voient les prix s’effondrer, la décision du ministère de l’Agriculture d’autoriser l’importation de plus de 100 000 tonnes de maïs suscite une vive polémique.
Entre détresse paysanne et intérêts économiques, la bataille du maïs secoue le gouvernement
Par Thomas Tankou________
Face à cette mesure jugée incohérente et dangereuse pour l’économie rurale, le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, a choisi de s’y opposer en demandant la suspension des permis d’importation, apparaissant ainsi comme la voix du réalisme et de la défense des intérêts des agriculteurs locaux.
Au moment où les producteurs camerounais de maïs traversent l’une des périodes les plus difficiles de ces dernières années, la décision l’autorisation d’importer plus de 100 000 tonnes de maïs sur le territoire national a créé un sérieux préjudice. Une mesure prise par le ministre de l’Agriculture, Gabriel Mbairobe, alors même que les stocks locaux peinent à trouver des débouchés.
Cette situation soulève une interrogation fondamentale : à quoi sert-il de soutenir la production nationale si l’État organise lui-même une concurrence étrangère qui fragilise davantage les producteurs locaux ?
Une abondance devenue fardeau…
Dans plusieurs bassins agricoles du Cameroun, notamment dans l’Adamaoua, le Nord, l’Ouest et le Nord-Ouest, les récoltes de maïs ont été particulièrement abondantes cette année. Les agriculteurs ont investi dans les semences, les engrais, le transport et la main-d’œuvre avec l’espoir légitime de tirer un revenu décent de leur travail.
Mais sur le terrain, la réalité est brutale : les magasins sont pleins, les acheteurs rares, et les prix en chute libre.
Ils sont nombreux ceux des producteurs qui vendent à perte ou conservent leurs récoltes dans des conditions précaires, au risque de voir les stocks se détériorer.
Dans ce contexte, autoriser l’entrée massive de maïs importé apparaît non seulement économiquement incohérent, mais aussi politiquement dangereux.
Une décision difficile à comprendre
La question n’est pas simplement administrative ou commerciale. Elle touche au cœur même de la souveraineté alimentaire et de la crédibilité des politiques agricoles publiques.
Comment expliquer qu’un pays qui encourage ses citoyens à produire davantage choisisse, au moment de l’abondance locale, d’ouvrir largement ses frontières à des importations concurrentes ?
L’argument souvent avancé pour justifier les importations est celui de la prévention des pénuries ou de la stabilisation des prix. Mais dans la situation actuelle, aucun indicateur sérieux ne montre une insuffisance de l’offre locale. Bien au contraire.
Cette décision donne ainsi le sentiment que les intérêts des producteurs camerounais passent après ceux de certains opérateurs économiques bénéficiant de permis d’importation. D’où les nombreuses interrogations de l’opinion publique : qui sont les bénéficiaires de ces autorisations ? Selon quels critères ont-elles été attribuées ? Quels intérêts économiques sont réellement en jeu ?
Le ministre du Commerce choisit le réalisme…
Dans ce climat de confusion, la réaction du ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, apparaît comme une rare voix de lucidité gouvernementale.
En demandant la suspension des permis d’importation du maïs, le ministre du Commerce semble avoir pris la pleine mesure de la gravité de la situation sociale et économique dans les campagnes camerounaises.
Son intervention relève avant tout du bon sens.
Car protéger temporairement le marché national lorsque les producteurs locaux sont en difficulté n’est ni du populisme ni du protectionnisme excessif. C’est une mesure élémentaire de responsabilité économique. Aucun pays sérieux ne peut prétendre développer son agriculture tout en exposant ses paysans à une concurrence étrangère déloyale au moment même où ils cherchent à écouler leurs récoltes.
La position du ministre du Commerce traduit également une compréhension plus fine des enjeux de stabilité sociale.
Derrière les chiffres de production se cachent des milliers de familles dont les revenus dépendent directement de la vente du maïs. Lorsque les récoltes ne se vendent pas, ce sont les capacités de remboursement, la scolarisation des enfants et même la survie économique des ménages ruraux qui sont menacées.
Une contradiction au sommet de l’État
Cette affaire révèle surtout un problème plus profond : l’absence de cohérence dans l’action gouvernementale.
D’un côté, l’État encourage l’autosuffisance alimentaire et appelle les jeunes à se tourner vers l’agriculture. De l’autre, certaines décisions administratives donnent l’impression de décourager ceux qui produisent effectivement.
Cette contradiction fragilise la confiance des agriculteurs envers les politiques publiques. Pourquoi investir davantage dans la production si les marchés nationaux peuvent être saturés à tout moment par des importations massives ?
À terme, ce type de décision risque d’avoir des conséquences graves : baisse de la production nationale, découragement des producteurs, dépendance accrue aux importations et aggravation de la pauvreté rurale.
Redonner la priorité aux producteurs camerounais
Le Cameroun ne pourra bâtir une agriculture forte sans protéger un minimum ses producteurs. Cela ne signifie pas fermer totalement les frontières, mais simplement établir des mécanismes intelligents de régulation qui tiennent compte des réalités locales.
Lorsque les récoltes nationales sont abondantes, la priorité devrait être donnée à l’écoulement de la production locale. L’État pourrait notamment favoriser les achats institutionnels, soutenir le stockage, développer les industries de transformation et mieux organiser les circuits de commercialisation.
Dans cette affaire, la position du ministre du Commerce apparaît donc comme un rappel salutaire : aucune politique agricole ne peut réussir contre ceux qui nourrissent la nation.
Les agriculteurs camerounais n’attendent pas des discours. Ils demandent simplement que leur travail soit respecté et que les décisions publiques cessent de sacrifier leurs intérêts au profit de logiques opaques et incompréhensibles.
