Le délai du recensement général au Cameroun s’étire et le budget enfle : 19,3 milliards FCFA au total, après une rallonge de 6 milliards. Cependant, la grève des agents et les difficultés de “bouclage” interrogent la capacité de l’État à mener l’opération avec la rigueur exigée par un objectif aussi décisif.
Grève des agents recenseurs et inquiétude autour de la rallonge du budget
Par Cyprien Afana Tsama__________
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le simple montant d’une ligne budgétaire. Le recensement n’est pas une campagne de routine. C’est une opération structurante pour le pays. Ses chiffres alimentent les choix politiques, guident la planification des investissements et orientent la répartition des ressources. Or, ce recensement, censé produire une base de données fiables pour l’avenir, est en train d’être conduit dans un climat qui interroge la méthode, la rigueur et — surtout — la manière dont l’État considère le terrain.
Quand la grève révèle une fragilité…
L’information qui accompagne cette hausse budgétaire n’est pas anodine : des agents recenseurs se sont mis en grève. En démocratie, une grève n’est pas seulement un signal de mécontentement ; c’est l’expression d’un conflit entre des attentes et des réalités. Quand des travailleurs cessent le travail, c’est rarement “pour rien”. Cela signifie qu’une partie du dispositif — logistique, organisationnel, ou financier — n’a pas tenu.
Ce point est essentiel : les responsables peuvent communiquer sur les montants, sur les intentions, sur la nécessité de prolonger. Mais la grève, elle, traduit une rupture. Une rupture qui ne se mesure pas au niveau des bureaux, mais au niveau des quartiers, des villages et des routes à parcourir. Là où les équipes vivent concrètement l’opération : sécurité, conditions de collecte, rythme, encadrement, motivation.
À partir de là, l’augmentation de budget, aussi importante soit-elle, ressemble à une tentative de rattrapage. Elle compense un retard. Elle finance un temps supplémentaire. Mais elle ne répond pas forcément à la question centrale : pourquoi le dispositif n’a pas tenu dès le départ ?
Deux mois de plus : la “légèreté” qui coûte…
Prolonger un recensement de deux mois, ce n’est pas seulement “ajouter du temps”. C’est transformer une opération planifiée en opération sous tension. Et c’est là que la “légèreté” — ou du moins l’impression de légèreté — devient dangereuse.
Dans un pays où les besoins sont immenses, les citoyens attendent de l’État de l’efficacité et de la prévisibilité. Lorsqu’une opération du niveau d’un recensement s’étire et se complique, cela envoie un message : le calendrier n’a pas été suffisamment sécurisé, l’organisation n’a pas suffisamment protégé la continuité, et les conditions de terrain n’ont pas été prises avec la rigueur qui s’impose.
Le recensement exige de la constance : il faut maintenir la mobilisation, garantir la discipline de collecte, assurer un suivi méthodologique, et surtout éviter que la qualité ne se dégrade sous la pression. Or, quand la grève survient et que la campagne doit être prolongée, la tentation est de “finir à tout prix”, quitte à payer plus cher plus tard.
Mais dans l’action publique, “payer plus tard” n’est pas neutre. Cela a un coût financier — ici 6 milliards FCFA supplémentaires — mais aussi un coût humain et un coût de confiance.
Les chiffres sont indispensable, donc l’exécution doit l’être aussi…
Pour comprendre pourquoi ce moment est critique, il faut rappeler ce que produit un recensement. Les données issues de cette opération ne servent pas seulement à “connaître la population”. Elles servent à planifier. Elles servent à décider.
En matière d’éducation, de santé, d’infrastructures ou de sécurité sociale, les décisions doivent s’appuyer sur des chiffres solides. Dans le secteur agricole et de l’élevage — particulièrement important pour l’économie du Cameroun — les données permettent d’orienter les politiques, d’identifier les besoins et de mieux cibler les investissements.
Autrement dit : les chiffres attendus sont indispensables. Et c’est précisément parce qu’ils sont indispensables que la manière de les obtenir ne peut pas être approximative.
Un recensement réussi n’est pas seulement un recensement “terminé”. C’est un recensement crédible, fiable, exploitable. Si la collecte est perturbée, si la chaîne de supervision se fragilise, si les agents sont sous pression ou démotivés, la qualité des résultats peut être affectée.
Le nœud reste le financement : “Comment boucler ?”
La question la plus dérangeante dans cette séquence est peut-être celle-ci : comment financer ce budget additionnel alors que le premier bouclage pose déjà problème ?
C’est là que le débat doit être dépassé par des réponses concrètes. Car prolonger sans sécuriser les ressources, c’est prendre le risque d’entrer dans un cycle : on augmente le budget, on repousse le calendrier, puis on recommence à chercher des fonds.
Or, un État qui veut produire des données de référence ne peut pas construire ses opérations sur l’improvisation. Il doit anticiper, sécuriser les décaissements, garantir les moyens, et surtout mettre en place une logique de responsabilité.
Si le financement additionnel est assuré, qu’il soit expliqué : d’où vient l’argent ? Quand est-il libéré ? Comment est-il affecté ? Quels sont les mécanismes de suivi-évaluation pour éviter que l’effort financier ne devienne un cache-misère organisationnel ?
Ce que le Cameroun doit exiger maintenant…
Au-delà de la hausse budgétaire, les autorités sont attendues sur des engagements précis :
-Transparence sur le surcoût et la destination exacte des fonds.
-Sécurisation opérationnelle des deux mois supplémentaires (logistique, encadrement, calendrier de mission, supervision).
-Traitement des causes ayant conduit à la grève, sinon la tension risque de revenir.
-Garantie de qualité de la collecte des données, avec des mécanismes de contrôle renforcés.
Car au final, le recensement n’est pas seulement une campagne sur le terrain. C’est un pacte de confiance entre l’État et les citoyens. Si ce pacte se détériore, ce n’est pas seulement l’opération qui en souffre : c’est la base même du développement, celle qui doit permettre au pays de décider avec justesse.
Le Cameroun entend mettre 6 milliards FCfa de plus sur la table pour finir un recensement annoncé comme vital. Mais une opération qui exige des prolongations et traverse la grève pose une question plus large : l’exécution est-elle suffisamment sérieuse à la hauteur de l’enjeu ?
Les chiffres attendus peuvent changer la trajectoire de politiques publiques. Justement : ils méritent une conduite rigoureuse. Et si le pays veut “boucler” — sans fragiliser la qualité, ni aggraver la confiance — il ne suffit pas d’ajouter de l’argent. Il faut ajouter de la méthode, de la clarté et de la responsabilité.
