Le licenciement d’environ 315 employés de l’Assemblée nationale du Cameroun, rapporté par des sources internes, n’est pas seulement un épisode de gestion des ressources humaines. Il s’agit du révélateur d’un vaste et ténébreux réseau. Incursion dans une maffia d’État…

L’épuration administrative de l’Assemblée nationale et la face cachée du clientélisme

Par Thomas Tankou___________

Il s’agit ici d’un fonctionnement où l’accès à l’emploi public, au lieu d’être strictement encadré par des procédures transparentes, semble parfois s’être installé dans une logique de réseaux maffieux.

Clientélisme, népotisme, et arrangements informels se perpétuent depuis des décennies. À l’heure où la nouvelle équipe de l’institution tente de “nettoyer” ses effectifs par des vérifications administratives, la question centrale n’est plus seulement de savoir si des agents avaient ou non des contrats formels. Elle est de comprendre comment, pendant des années, des personnes ont travaillé dans la maison sans être régularisées, et pourquoi les dysfonctionnements ont persisté jusqu’au moment où le bateau a changé de capitaine.

Un licenciement qui interroge la logique de l’institution

Selon les informations relayées, près de 315 agents auraient été “écartés” à la suite d’une procédure de vérification administrative menée par la Commission de Suivi et Évaluation de la Performance des Services. Le point commun évoqué est simple et pourtant lourd de conséquences : ces personnels auraient exercé leurs fonctions sur plusieurs années (trois à quatre ans) sans contrat de travail formel couvrant leur présence sur le site du Parlement.

Dans une institution aussi centrale—censée incarner l’État de droit et la rigueur administrative—une telle situation pose un problème de responsabilité. Car si des agents ont été mobilisés pour des tâches récurrentes (quotidiennes, régulières) sans acte formel, deux hypothèses se dessinent : soit les procédures internes étaient délibérément contournées, soit l’institution a laissé prospérer une zone grise de l’emploi, la tolérant par inertie ou par complaisance.

Dans les deux cas, ce ne sont pas seulement les agents licenciés qui sont “irréguliers” : c’est l’organisation elle-même qui doit être interpellée. Les pièces demandées—diplômes, curriculum vitae, actes de nomination, contrats ou décisions administratives, détachements le cas échéant—semblent correspondre à une étape de normalisation.

Mais pourquoi cette normalisation arrive-t-elle aussi tard ? Pourquoi un dispositif de contrôle n’a-t-il pas été activé dès le départ, au lieu d’attendre trois ou quatre ans pour constater l’absence de documents ?

Clientélisme et népotisme : quand l’emploi devient une monnaie d’échange…

L’enjeu le plus sensible, au-delà du dossier RH, réside dans l’environnement de gouvernance qui aurait permis l’existence de ces “emplois sans contrat”. Dans de nombreuses administrations publiques camerounaises, l’accès aux postes—en particulier dans les structures de pouvoir—peut parfois être influencé par des logiques de proximité : appuis politiques, relations personnelles, “recommandations”, allégeances, liens familiaux ou tribaux.
L’Assemblée nationale n’est pas étrangère à ce phénomène, et l’on comprend pourquoi.

Le clientélisme ne se contente pas de distribuer des avantages ; il s’inscrit dans une dynamique durable. D’abord, des personnes sont introduites au sein des services sur la base d’une “entrée” informelle : promesse d’intégration, soutien d’un responsable, relation d’un proche. Ensuite, le temps passe, les besoins opérationnels s’installent, et l’on finit par considérer l’occupation des fonctions comme acquise. Les agents “travaillent”, donc ils sont utiles. Mais l’acte juridique, lui, n’arrive pas.

À ce stade, l’informalité devient une pratique : elle bénéficie à ceux qui l’orchestrent, puisqu’elle rend dépendants les bénéficiaires, tout en évitant l’exposition financière et administrative d’un recrutement officiel.

Le népotisme, quant à lui, renforce la mécanique. Quand des postes et des ressources sont orientés vers des proches, l’exigence de conformité documentaire devient secondaire. On privilégie la “proximité” à la qualification vérifiable, la “loyauté” à la transparence. Et quand les preuves manquent, on estime que l’environnement pourra “régulariser plus tard”. Or le “plus tard” peut durer des années—comme cela semble être le cas ici.

Ainsi, l’absence de contrat n’est pas un simple oubli administratif. Elle peut être le symptôme d’un système : celui où l’emploi devient une faveur, et où la responsabilité se dilue au profit des réseaux.

Le budget “grevé” : quand l’informalité finit par coûter plus cher…

Le clientélisme et le népotisme ne sont pas seulement des injustices sociales ; ils ont un coût budgétaire. En créant des postes de facto sans base légale solide, l’institution s’expose à des dépenses récurrentes non sécurisées juridiquement. Ces paiements, dépenses logistiques, et coûts de fonctionnement finissent par s’accumuler dans une structure qui finance déjà de nombreuses charges.

Plus grave : lorsqu’une opération d’assainissement survient, le coût n’est pas uniquement financier. Il est aussi humain et institutionnel. Licencier sans explication suffisamment claire sur les critères retenus, sur la procédure de régularisation envisagée (ou pas), et sur les éventuelles voies de recours, produit une onde de choc. Le personnel perd sa stabilité ; l’institution perd en crédibilité ; et l’opinion publique gagne la conviction que l’État intervient de manière tardive, sélective, et surtout asymétrique : la sanction tombe sur les exécutants, pas sur les causes.

Si le budget est grevé par des pratiques irrégulières, l’épuration ne peut être une fin en soi. Elle doit être le point de départ d’une réforme structurelle.

Des critères opaques : la justice administrative à l’épreuve du droit…

Selon les éléments disponibles, l’Assemblée nationale n’aurait pas communiqué officiellement les critères détaillés ni les raisons spécifiques ayant conduit à écarter ces 315 agents plutôt que de régulariser leur situation. Un tel flou alimente nécessairement la suspicion.

Car une procédure de vérification administrative peut être légitime. Elle devient problématique lorsqu’elle s’apparente à un “effet d’annonce” tardif : on convoque, on demande des pièces, puis on tranche—sans transparence sur la logique suivie, ni sur le processus d’accompagnement préalable. Une gouvernance publique qui veut regagner la confiance doit rendre explicite les règles : qui a été jugé sur quels éléments ? Quelles sont les marges laissées à la régularisation ? Y a-t-il eu des rappels internes ? Des délais ? Des mécanismes de médiation ?

Dans un contexte marqué par le clientélisme, l’absence de transparence peut être interprétée comme une confirmation : certaines personnes auraient bénéficié de l’informalité pendant que d’autres auraient été exposées lorsque l’institution a voulu “agir”.

Responsabilité partagée et nécessité de remonter à la cause…

Ce licenciement règle, peut-on dire, le symptôme : des agents se retrouvent sans statut clair. Mais il ne règle pas la cause. La cause, dans un système clientéliste, est précisément l’absence de chaînes de responsabilité. Lorsque des agents peuvent exercer longtemps sans contrat, cela signifie que des décisions, validations ou omissions existent à des niveaux hiérarchiques et administratifs.

L’analyse doit donc porter sur la chaîne : qui a autorisé l’occupation des fonctions ? Qui a validé—ou laissé faire—sans exiger les actes ? Pourquoi les responsables n’ont-ils pas déclenché une régularisation administrative dès les premières années ? Et surtout, pourquoi l’assainissement n’a-t-il pas été progressif, avec des mécanismes de mise en conformité, plutôt qu’une rupture massive ?

Vers une réforme crédible : transparence, audits, et justice…

L’Assemblée nationale, comme toute institution publique, peut corriger ses dysfonctionnements. Mais pour que l’assainissement ait un sens, il doit s’inscrire dans une démarche de réforme : transparence sur les critères, traçabilité des décisions, mise à niveau des processus de recrutement et de nomination, et surtout responsabilisation des acteurs impliqués dans l’informalité.

À défaut, l’épuration risque de devenir un simple épisode de gestion de crise, sans transformation durable. Et la logique clientéliste continuera alors de produire, ailleurs, les mêmes effets : des “emplois de fait”, des réseaux d’influence, et une confiance publique durablement abîmée.

En dernière analyse, la question la plus importante demeure : l’Assemblée nationale veut-elle seulement “purger” ses effectifs, ou bien construire un modèle institutionnel où l’emploi dépend de la loi, des compétences et des procédures—et non des relations ? La réponse à cette question déterminera si cet événement restera une mesure ponctuelle, ou la première étape d’une refonte réelle de la gouvernance administrative.