Dans nos hôpitaux, le manque de sang ne se résume pas à une rupture de stock : il met des vies en danger. À l’hôpital régional de Bafoussam, une démarche inverse transforme l’urgence en sauvetage, grâce à une banque de sang portée par la solidarité des donneurs.
La thérapie prescrite par Docteur Jean Marie Ndjip et son équipe
Par Chimène Etondè avec Ibrahim Baba Matip____________
72 heures auront suffit à l’équipe de rédaction du Héraut National à l’hôpital régional de Bafoussam, pour réaliser que le manque de sang dans nos hôpitaux en général constitue une gangrène sévère. Dans les institutions sanitaires publiques du Cameroun, chaque responsable essaie d’ausculter le mal pour proposer à défaut d’un remède approprié, tout au moins des soins palliatifs.
Dans nos hôpitaux, il existe une forme de maladie qu’on ne soigne pas à la seringue. Elle s’appelle manque de sang. Et quand elle s’installe, elle finit par toucher tout le reste : les consultations, les urgences, les salles de soins… jusqu’au pronostic vital des patients. Au Cameroun, plus particulièrement dans les formations sanitaires publiques, la pénurie de poches de sang est devenue un rendez-vous difficile. Chacun s’organise comme il peut, essaie d’“ausculter le mal”, et souvent, faute de mieux, on finit par se contenter de soins palliatifs.
Mais à l’hôpital régional de Bafoussam, une autre logique est en train de faire entendre sa voix. Elle ne se contente pas de gérer la pénurie : elle cherche à sauver avant tout. Le Directeur, le Docteur Jean Marie Ndjip, a choisi une démarche qu’on pourrait qualifier d’audacieuse—et surtout de profondément humaine.
Le malade d’abord, la poche ensuite…
Dans d’autres structures, la règle implicite est parfois la suivante : sans sang disponible, on ne peut pas faire grand-chose. On attend les poches. On conditionne la prise en charge à la disponibilité du stock. Cette façon de procéder peut paraître réaliste dans un système où les ressources manquent. Mais elle a un effet cruel : le patient devient tributaire de ce qu’on a dans les réserves.
À Bafoussam, le cap est inversé. Le Directeur régional ne fait pas de la poche de sang une condition préalable au soin : il fait du patient la priorité. D’abord, il faut sauver le malade de l’anémie. Ensuite, on mobilise la banque de sang pour répondre à l’urgence vitale. Autrement dit : on ne laisse pas la pénurie dicter la conduite médicale. On s’organise pour y faire face.
Cette différence peut sembler “simple” en mots. En pratique, elle change tout : elle transforme la prise en charge, elle redonne de la marge d’action aux équipes soignantes, et elle évite qu’un patient ne perde des heures—voire des chances—par manque de préparation.
Une banque de sang qui ne dort pas : l’hôpital en mouvement…
La banque de sang n’est pas un décor administratif. C’est un pilier de l’hôpital. Et dans un contexte de pénurie, elle ne peut pas fonctionner “au rythme du hasard”. Elle doit être alimentée, anticipée, tenue en équilibre, et surtout soutenue par une dynamique de dons.
C’est ici que la dimension humaine prend tout son sens. Approvisionner une banque de sang, ce n’est pas seulement acheter ou stocker : c’est mobiliser des personnes. Et cette mobilisation repose sur les donneurs.
Chaque don de sang correspond à un geste concret, une décision personnelle, parfois un courage. Ce sang permet ensuite de soigner une urgence, de sauver une vie, de stabiliser un patient avant qu’il ne bascule. Sans les donneurs, la banque de sang devient un “plan” sur le papier. Avec eux, elle devient un outil vivant.
À Bafoussam, la démarche de Jean Marie Ndjip et son équipe met en évidence une idée essentielle : la banque de sang est aussi une œuvre de solidarité. Le sang n’est pas une ressource comme les autres ; c’est une chaîne de confiance et de responsabilité partagée.
Pourquoi la pénurie fait si peur…
Quand le sang manque, les conséquences ne se limitent pas à une difficulté logistique. Elles touchent directement la santé.
L’anémie, par exemple, n’est pas une maladie “petite”. Elle peut accompagner de nombreux tableaux cliniques : hémorragies, traumatismes, complications obstétricales, infections graves, maladies chroniques… Dans ces situations, une transfusion bien conduite peut faire la différence entre l’amélioration et la dégradation.
Donc, quand la transfusion tarde à venir, le patient ne “s’adapte” pas : il s’affaiblit. La maladie avance, les symptômes s’aggravent, et l’hôpital doit parfois courir après une urgence qui aurait pu être anticipée.
C’est pour cela que la pénurie de sang, dans les structures de santé, ressemble à une “gangrène sévère” : elle s’étend, elle gagne du terrain, et elle finit par affaiblir tout le dispositif de soins.
Du palliatif au curatif : une question de volonté…
Le constat dressé par les rédacteurs du Héraut National est frappant : dans certaines institutions, faute de sang, on finit par se tourner vers des soins palliatifs. Or, les soins palliatifs ont leur place—ils soulagent, ils accompagnent. Mais ils ne doivent pas devenir une excuse face à l’absence de ressources.
La démarche de Bafoussam raconte autre chose. Elle dit : si on peut sauver d’abord l’anémie, alors on peut éviter de transformer une situation curable en impasse. Et pour cela, il faut faire vivre la banque de sang. Il faut convaincre. Organiser. Mobiliser.
Le Directeur n’attend pas passivement que les poches arrivent. Il agit pour qu’elles existent quand elles doivent sauver.
Le rôle des donneurs : l’acte médical continue hors de l’hôpital…
Dans cette histoire, les donneurs ne sont pas “en arrière-plan”. Ils deviennent le cœur du dispositif.
Ils assurent l’approvisionnement, mais aussi la continuité. Ils permettent à l’hôpital de répondre aux urgences, de ne pas se limiter à l’improvisation, et de faire en sorte que la transfusion ne soit pas un privilège réservé à ceux qui arrivent au bon moment.
Et surtout, ils rendent tangible l’humanisme de la démarche : l’hôpital ne se contente pas de demander de l’aide, il la transforme en résultat médical. Il relie la générosité des donneurs aux vies sauvées.
Une leçon qui peut faire école…
L’hôpital régional de Bafoussam vient rappeler un message simple : la pénurie de sang n’est pas une fatalité. Elle est un problème de gestion, d’organisation et de mobilisation—donc un problème qui peut se combattre.
En plaçant le patient au centre, Docteur Jean Marie Ndjip montre qu’il existe une autre manière d’affronter le manque : au lieu de conditionner le soin au stock, on construit un système où le soin provoque l’action—et où l’action est portée par les donneurs.
Si cette méthode fait école, alors l’hôpital public gagnera plus qu’un protocole : il gagnera une culture de solidarité structurée. Et c’est peut-être ainsi qu’on pourra, progressivement, transformer la “gangrène” de la pénurie en guérison : non pas par miracle, mais par humanité et organisation.


