Soixante-sept citoyens condamnés hier : la justice a rendu ses décisions. Mais dans les foyers frappés par les morts, les disparitions et les traumatismes de la crise, aucun verdict ne suffit à solder les comptes. Tant que les responsabilités liées à l’ensemble des violences ne seront pas examinées avec la même exigence, la réconciliation nationale restera un slogan de circonstance.
Analyse…
La prison pour les uns, omerta sur la responsabilité des autres
Par Thomas
Tankou____________
Au Cameroun, la réponse judiciaire aux violences d’octobre 2025 ravive une question fondamentale : peut-on tourner la page électorale sans regarder en face les blessures humaines laissées par la confrontation politique ?
DES PRISONS PLEINES, UNE NATION EN DEUIL…
L’épilogue judiciaire de la crise post-électorale d’octobre 2025 vient de franchir une nouvelle étape. Soixante-sept personnes ont été condamnées hier mercredi à des peines d’emprisonnement, comprises entre six et quinze mois. Derrière ces chiffres, il y a des visages, des foyers désorganisés, des enfants privés de la présence d’un parent et des familles dont le quotidien a basculé dans l’incertitude.
Mais le véritable bilan de cette crise ne saurait se résumer à une addition de condamnations. Le Cameroun a connu des tensions dont les conséquences humaines ont endeuillé de nombreuses familles. Des vies ont été brisées, des proches ont été arrachés aux leurs et la confiance entre les citoyens et les institutions en est sortie profondément éprouvée.
La justice peut prononcer des peines. Elle ne peut, à elle seule, réparer les deuils ni effacer les traumatismes.
LA SANCTION, MAIS À QUELLE HAUTEUR DE JUSTICE ?…
La répartition des peines révèle une sévérité différenciée : trente et une personnes écopent d’une année de détention, tandis que d’autres se voient infliger des durées plus courtes ou plus longues. Sept condamnés, qui comparaissaient sans être détenus, se retrouvent également frappés de six mois de prison ferme.
Ces décisions appellent une interrogation essentielle : quelle place a été accordée à la situation individuelle de chaque prévenu, à son degré de responsabilité et aux circonstances précises des faits qui lui sont reprochés ?
Dans une société démocratique, la justice ne devrait être ni un instrument de vengeance politique ni une simple machine à distribuer des sanctions. Elle doit établir les responsabilités, garantir les droits de la défense et rendre des décisions suffisamment motivées pour résister au soupçon d’arbitraire.
La sévérité ne constitue pas, à elle seule, une preuve d’équité. Pas davantage que la clémence ne garantit la réconciliation.
DES AMENDES FACE À DES BLESSURES INESTIMABLES…
Les sanctions financières imposées à une partie des condamnés atteignent 1,71 million de FCFA. Une somme qui peut paraître modeste à l’échelle des finances publiques, mais représenter un fardeau considérable pour des ménages déjà fragilisés par la perte de revenus et l’absence d’un proche.
Le paradoxe est saisissant : les institutions peuvent chiffrer les amendes au franc près, tandis que le coût humain d’une crise politique demeure difficilement quantifiable.
Combien de familles attendent encore des réponses ? Combien de citoyens vivent avec la peur, la colère ou le sentiment d’avoir été abandonnés ? Combien de blessures resteront sans reconnaissance officielle ?
RÉCONCILIER LE CAMEROUN, AU-DELÀ DES TRIBUNAUX…
Le danger serait de considérer ces verdicts comme le point final d’une crise qui a profondément secoué le pays. Une condamnation clôt éventuellement une procédure ; elle ne referme pas automatiquement une fracture nationale.
La sortie durable de cette épreuve exige davantage que des décisions judiciaires : la recherche de la vérité sur les violences, l’établissement des responsabilités de tous les acteurs concernés, le respect des libertés fondamentales et, lorsque les faits le justifient, la réparation des préjudices subis.
Le Cameroun ne peut construire son avenir sur l’amnésie organisée. Une nation ne se réconcilie pas en demandant aux familles endeuillées de se taire, ni en laissant les citoyens croire que leur douleur ne compte pas.
La véritable autorité de l’État ne se mesure pas seulement à sa capacité de punir. Elle se mesure aussi à son courage de faire toute la lumière sur les drames, sans privilèges ni représailles.
Car, au bout du compte, les mois de prison se comptent. Les morts, eux, ne reviennent pas.
