Au tribunal militaire de Yaoundé, l’audience du 11 juin 2026 a de nouveau mis en lumière une réalité qui pèse sur les personnes poursuivies dans le cadre des contestations post-électorales faisant suite à la présidentielle du 12 octobre 2025.
Le procès post-électoral à Yaoundé face aux lenteurs judiciaires
Par Thomas Tankou___________
Regroupés en sept dossiers, 146 personnes sont poursuivis notamment pour propagation de fausses nouvelles, attroupement ou rébellion. Mais derrière les qualifications pénales, c’est surtout la question du délai et de la capacité du système judiciaire à statuer rapidement qui cristallise les critiques.
Selon le collectif d’avocats, l’audience du 11 juin a duré un peu plus de huit heures, mais n’a permis l’exercice des plaidoiries que pour moins de dix accusés. Un chiffre qui, rapporté au volume global des dossiers, révèle une cadence procédurale jugée insuffisante : les audiences se tiennent une seule fois par mois depuis l’ouverture du procès en janvier 2026.
Une procédure à la cadence mensuelle : la défense neutralisée par le temps…
La multiplication des renvois et la limitation du nombre d’accusés traités à chaque audience font naître un sentiment d’attente prolongée, alors que le droit pénal exige, en principe, une décision dans un délai raisonnable. Dans ce dossier, la conséquence est directe : « la grande majorité des détenus ne sont pas fixés sur leur sort », affirment les avocats.
Cette situation transforme la procédure en un processus étiré, où l’issue reste incertaine pendant des mois. En termes de garanties judiciaires, ce retard affecte l’efficacité de la défense : il limite l’impact réel des observations, ralentit la contradiction, et crée une asymétrie dans l’équilibre du procès, au détriment des personnes poursuivies.
Sept dossiers, des décisions fragmentées : l’incertitude comme règle…
Maître Ndam, membre du collectif, explique que 146 personnes exactement ont été réparties en sept dossiers. L’audience du 11 juin a concerné des plaidoyers préparés sur trois dossiers. Les avocats ont donc pu finaliser les plaidoiries attendues pour ces affaires-là.
En revanche, les décisions ne sont pas immédiates pour l’ensemble du lot : elles sont annoncées pour certaines procédures lors de dates ultérieures — notamment le 9 juillet pour des dossiers regroupant sept personnes au total.
L’enseignement est clair : l’organisation du contentieux ne conduit pas à une résolution globale et progressive, mais à une résolution par séquences, au rythme du calendrier judiciaire. Autrement dit, une décision attendue pour une partie du contentieux ne dissipe pas l’attente pour l’ensemble des accusés.
Des juges supplémentaires : une réponse à la lenteur…
Face à ces délais, les avocats ont sollicité et obtenu la désignation de juges supplémentaires. Cette décision est présentée comme une mesure de correction : en élargissant la capacité de jugement, l’institution chercherait à résorber l’arriéré.
D’après Maître Ndam, deux juges ont été saisis. Deux nouvelles formations examineront des affaires contenant respectivement 29 et 46 personnes. Les avocats estiment que, grâce à cette démarche, des décisions pourraient être rendues « d’ici deux ou trois audiences maximum » pour ces procédures spécifiques.
Toutefois, le mécanisme de renvoi vers d’autres juges, avec des échéances fixées au 22 juin, au 24 juin et au 9 juillet, met aussi en évidence l’ampleur du retard accumulé. Autrement dit, l’accélération projetée ne fait pas disparaître le problème initial : la justice devait être capable, dès le départ, de traiter un contentieux de cette ampleur avec des moyens proportionnés.
Attestations et arbitraire : lorsque la preuve et le temps se fragilisent…
Au-delà du volume des dossiers, les avocats soulignent une dimension plus sensible : les décisions peuvent être perçues comme arbitraires lorsque le processus de vérification des éléments justificatifs (notamment les attestations et autres pièces produites) ne bénéficie pas d’un contrôle juridictionnel pleinement effectif, rendu possible par la célérité. Dans un procès où la défense attend longtemps, le risque est double : d’un côté, les garanties d’examen contradictoire et de contrôle des preuves perdent de leur substance ; de l’autre, la base probatoire peut être contestée comme insuffisamment consolidée.
La lenteur ne se limite donc pas à un problème de calendrier. Elle peut devenir un facteur d’arbitraire perçu, notamment dans des dossiers où les infractions retenues — particulièrement celles liées à la propagation de fausses nouvelles ou à des faits qualifiés d’attroupement ou de rébellion — supposent, juridiquement, une démonstration précise de la matérialité et de l’imputabilité.
Des renvois en cascade : l’horizon annoncé par les avocats…
Les avocats estiment qu’il faudra encore environ 10 audiences supplémentaires pour traiter l’ensemble de l’affaire, après l’organisation déjà engagée. Ce pronostic, à lui seul, illustre la distance entre le rythme actuel et l’exigence d’une justice rapide.
Dans un procès pénal, l’enjeu n’est pas seulement d’“aboutir”, mais d’aboutir avec diligence, dans le respect de la régularité, de la motivation et du contrôle. Chaque mois de délai supplémentaire augmente la charge sur les accusés, notamment sur ceux qui demeurent en détention provisoire, avec l’incertitude comme environnement constant.
Accélérer ne suffit pas sans restaurer la confiance…
La désignation de juges supplémentaires constitue une réponse à un problème concret : la surcharge et le retard. Les dates annoncées — renvois aux 22, 24 juin et 9 juillet — laissent espérer des décisions plus rapprochées pour certaines procédures.
Mais l’analyse demeure préoccupante : tant que les audiences resteront espacées, que les plaidoiries et décisions seront fragmentées, et que la défense devra composer avec des délais prolongés, les accusations d’attestations arbitraires et de lenteur judiciaire continueront de peser. Au fond, ce procès interroge la capacité du système à garantir, non seulement une condamnation ou une relaxe, mais une justice effective, à la fois rapide et juridiquement maîtrisée.
