Le recensement général s’achève, mais le pays ne sait toujours pas avec certitude combien de ses habitants ont été effectivement dénombrés. Derrière les chiffres provisoires, c’est toute la chaîne de planification économique qui vacille : budgets, infrastructures et investissements pourraient être programmés sur des bases fragiles. À l’approche des législatives et municipales de 2027, cette incertitude statistique risque en outre d’alimenter les contestations autour de la représentativité territoriale et de la crédibilité des résultats.
Le danger de faire des projections économiques sur des chiffres Imaginaires
Par Thomas
Tankou__________
Une photographie nationale aux contours flous…
Le Cameroun voulait se doter d’un nouvel instrument de pilotage de son développement. Il pourrait finalement se retrouver avec une photographie démographique dont plusieurs pans demeurent dans l’ombre. Achevée le 15 septembre 2026, après près de cinq mois de collecte et deux rallonges successives, l’opération affiche une couverture provisoire estimée à 85 %. Un chiffre qui, loin de rassurer, révèle l’ampleur des incertitudes entourant la connaissance réelle de la population.
Le problème est d’autant plus préoccupant que de nombreux ménages affirment n’avoir jamais reçu la visite d’un agent recenseur. Des familles entières pourraient ainsi être absentes des fichiers, tandis que d’autres auraient été comptabilisées dans des conditions difficiles à vérifier. Dans ces circonstances, comment garantir que les données recueillies reflètent fidèlement la réalité du pays ?
Des milliards engagés sur des bases fragiles…
Le recensement constitue bien davantage qu’un exercice statistique. Il détermine, directement ou indirectement, les arbitrages budgétaires, les implantations d’infrastructures, la répartition des équipements collectifs et les priorités de développement.
Or, lorsque les données de départ sont incomplètes, les décisions publiques risquent de reposer sur des estimations éloignées des besoins réels. Construire des écoles, des hôpitaux ou des routes à partir d’effectifs mal établis peut conduire à surdimensionner certains équipements et à en priver des localités pourtant fortement peuplées.
Le danger est celui d’une planification économique déconnectée du terrain. Un gouvernement qui ignore combien de personnes vivent effectivement dans une commune, un arrondissement ou un bassin agricole ne peut raisonnablement prétendre programmer avec précision les investissements correspondants.
L’incertitude statistique devient alors un risque financier. Les ressources publiques, déjà soumises à de fortes contraintes, pourraient être mobilisées sur la base de projections discutables, au détriment de secteurs qui nécessitent une allocation rigoureuse des moyens.
Le numérique n’a pas effacé les défaillances humaines…
L’utilisation de tablettes et d’outils satellitaires devait moderniser la collecte. Pourtant, les difficultés techniques signalées sur le terrain, les retards de paiement des agents et les interruptions de travail ont mis à nu les limites de cette ambition technologique.
Dans le Wouri et le Mfoundi, les niveaux de couverture annoncés autour de 60 % dans les derniers jours illustrent la difficulté à atteindre les populations des grandes agglomérations. La concentration démographique, l’habitat spontané et la mobilité des habitants exigeaient une préparation logistique particulièrement rigoureuse.
Comment expliquer que des ménages vivant dans les principaux centres urbains aient pu échapper à une opération nationale aussi déterminante ? La question ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif. Elle engage la crédibilité de l’ensemble du dispositif.
Une enquête corrective peut-elle sauver les statistiques ?…
L’enquête post-censitaire annoncée représente une occasion de mesurer les omissions et de rectifier les incohérences. Mais elle ne saurait, à elle seule, transformer automatiquement une collecte lacunaire en connaissance exhaustive du territoire.
Tout dépendra de sa méthodologie, de l’indépendance des contrôles et de la transparence dans la publication des résultats.
En définitive, le Cameroun joue une partie importante de sa crédibilité économique. Sans données solides, les politiques publiques risquent de se transformer en paris budgétaires, avec des conséquences directes sur les populations.
Un pays ne développe pas son économie à coups de statistiques approximatives. Il la construit sur des réalités mesurées, vérifiables et partagées. Faute de quoi, les milliards investis dans la planification pourraient financer des priorités qui ne correspondent même pas aux besoins réels des Camerounais.
