Yaoundé, ce 10 juillet, une forte mobilisation a rappelé une réalité que nous préférons trop souvent taire : au Cameroun, les violences basées sur le genre, et particulièrement les féminicides, continuent de frapper—souvent dans l’espace même censé protéger. Derrière les chiffres, il y a des vies brisées, des familles isolées et une justice dont lenteur et impunité encouragent la répétition.
Justice lente, protection insuffisante : pourquoi le fléau persiste
Par Chimène Etondè Ekwalla___________
Je croyais que nous avions fini d’apprendre à vivre avec la peur. Pourtant, à Yaoundé, ce vendredi 10 juillet, j’ai vu plus d’une centaine de personnes se rassembler pour dire stop aux violences basées sur le genre. Des parlementaires, des autorités administratives et municipales, des universitaires, des femmes et des jeunes filles : tous étaient là, comme si le même constat nous rassemblait—la violence n’a pas reculé, elle a changé de visage, mais elle continue de tuer.
Au Cameroun, les féminicides ne relèvent plus d’une fatalité. Ils s’inscrivent désormais dans une crise sociale majeure, alimentée par une escalade inquiétante. Selon les données évoquées lors du lancement de campagne, plus de 70 cas de féminicides auraient été enregistrés sur une courte période l’an dernier, avec une tendance qui demeure.
Des chiffres qui devraient nous hanter…
Quand on parle de dizaines de cas recensés chaque année, on ne décrit pas seulement un phénomène statistique. On raconte, en réalité, la répétition d’un même drame : celui de vies brisées, de familles anéanties, de “ce qui n’aurait jamais dû arriver”.
Ce qui frappe le plus, c’est que ces tragédies impliquent majoritairement des conjoints ou des partenaires intimes. La violence ne vient pas de l’extérieur : elle surgit dans le lieu censé protéger—le foyer, la relation, l’espace intime où l’on devrait pouvoir respirer.
Le profil des auteurs : la violence au cœur du couple…
Les auteurs sont trop souvent les personnes les plus proches : époux, fiancés, partenaires. Autrement dit, ce n’est pas seulement une question de comportements isolés. C’est un système de pouvoir, qui s’exprime par la domination, puis par le passage à l’acte. La violence conjugale devient alors un chemin balisé vers l’irréparable.
Et quand l’irréparable survient, une autre violence commence : celle de l’oubli, du silence imposé, et de la difficulté—parfois la peur—d’aller jusqu’au bout.
Impunité, lenteurs judiciaires, et abandon des victimes…
Les associations féministes et les avocates dénoncent régulièrement les failles judiciaires : lenteurs dans les procédures, dysfonctionnements, et surtout une impunité ressentie. Or, l’impunité est une braise. Elle n’éteint pas la violence ; elle lui apprend que l’on peut recommencer.
À cela s’ajoutent des réalités qui écrasent les familles : l’isolement et la précarité. Souvent démunies, elles renoncent aux poursuites faute de moyens financiers, ou abandonnent sous la pression sociale—celle du “scandale”, de la honte communautaire, du regard des voisins.
Mobilisation et limites : le cri collectif face aux murs du terrain…
La campagne lancée à Yaoundé n’est pas un simple événement médiatique. Elle traduit une mobilisation réelle de la société civile, et notamment d’actrices comme l’Alvf (Association de Lutte contre les Violences faites aux Femmes). Leur engagement quotidien rappelle une vérité trop longtemps minimisée : il ne suffit pas d’exister en droit, il faut exister en protection.
C’est là que se situe le défi central : le déficit de protection. Les activistes pointent l’absence d’un cadre législatif et opérationnel suffisamment protecteur. Et quand la protection tarde, c’est la violence qui gagne du terrain.
Dénoncer, chercher de l’aide, ne pas rester seule…
Pour toute dénonciation de violence ou demande de soutien, il est possible de se tourner vers le Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (Minproff). Mais au-delà des dispositifs, il y a une urgence morale : rompre le silence, protéger les survivantes, et exiger que la justice soit rapide, effective et impartiale.
Je sens l’ampleur du fléau dans ma chair, comme un avertissement. Et je sais que la réponse ne peut plus être symbolique. Elle doit être politique, judiciaire et collective. Stop au féminicide : non pas demain, mais maintenant.
