Au RDPC, la préparation des élections locales ne ressemble pas seulement à une opération de désignation : elle dévoile une lutte d’influence entre clans, alimentée par l’absence de Paul Biya et par la perception d’un arbitrage incertain.

La « séance de travail » de Jean Nkuete qui déclenche les rivalités de pouvoir

Par Thomas Tankou___________

L’“embrouillamini” au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) n’est pas seulement un problème de procédure interne.
Les récits concordants autour de l’absence de Paul Biya dans la dynamique de désignation des candidatures, se dessine surtout une guerre feutrée — mais déterminée — entre clans rivaux. Derrière la formule officielle selon laquelle le secrétaire général aurait convoqué des chefs de délégation et des chargés de missions, la réalité perçue par beaucoup de cadres est plus brutale : la redistribution des “parts” électorales serait en train de s’opérer sans véritable arbitrage visible du chef incontesté, ou du moins sans calendrier et signaux jugés conformes.

Une reconfiguration sous tension : l’ombre du chef et la rivalité des centres de pouvoir…

Le point de départ est institutionnel, mais la conséquence est politique. Les responsables proches du comité central affirment que la tenue d’échanges ne relève pas d’un congrès du parti. Pourtant, dans un système où la légitimité est largement indexée au pouvoir discrétionnaire du président national, la simple tenue d’une “séance de travail” en son absence devient un catalyseur d’interprétations. D’autant plus que, selon les sources évoquées, le mandat du président national serait échu depuis 2011, faute de congrès permettant la mise en conformité avec les textes.

Ainsi, la reconfiguration du sommier des élus — destinée, selon les informations relayées, à préparer les élections municipales et législatives — s’accompagne d’un risque : celui d’alimenter une crise de confiance. Les militants, eux, ne lisent plus l’exercice comme une simple opération de management politique. Ils y voient une manœuvre de clans, et donc un déficit de légitimité démocratique.

La guerre des clans : la bataille pour l’accès aux “parts” électorales…

La désignation des candidats n’est jamais neutre dans les partis au pouvoir : elle ressemble à une cartographie du pouvoir local. Au Rdpc comme ailleurs, les réseaux intermédiaires — maires, députés, sénateurs, cadres du bureau politique et comité central — cherchent à sécuriser des positions, des fiefs et des ressources. Lorsque le centre historique du pouvoir est simultanément personnifié (par Paul Biya) et perçu comme “affaibli” ou “fatigué” (notamment en raison de sa santé), les ambitions concurrentes se libèrent.

C’est ici que la rivalité s’explique : la communication institutionnelle tente de stabiliser le récit, mais les acteurs de terrain, eux, interprètent chaque déplacement, chaque réunion, chaque absence. Le conflit ne porte donc pas seulement sur “qui sera candidat”. Il porte sur “qui contrôle l’agenda”, et sur “qui décidera” en dernier ressort.

Leçons du continent : la fin des “tyrans” et la mutation des rivalités…

Les dynamiques camerounaises résonnent avec des précédents africains. Dans plusieurs pays où des dirigeants de longue durée ont disparu — par décès, transition forcée ou retrait — le scénario central fut souvent le même : l’architecture du parti, déjà fortement personnalisée, se transforme en champ de bataille entre héritiers présumés, alliés de circonstance et réseaux concurrentiels.

On observe alors une typologie récurrente :

1) Le pouvoir central s’efface partiellement ;
2) Les institutions deviennent des instruments de légitimation plutôt que de délibération ;
3) La lutte pour la succession se reconfigure en luttes pour les ressources locales (postes, budgets, candidatures) ;
4) Les “guerres de succession” se traduisent par des fractures partisanes, parfois longtemps avant la rupture officielle.

Dans ce schéma, les “guerres de clans” ne sont pas seulement une compétition entre personnes : elles sont une compétition pour le contrôle du mécanisme de nomination — c’est-à-dire le cœur même du système.

Un scrutin comme miroir des fractures internes…

À ce stade, les échanges décrits comme préparatoires aux élections municipales et législatives apparaissent comme un test de solidité interne. Si l’opinion et la base perçoivent la désignation comme le produit d’un arbitrage opaque entre cercles rivaux, la discipline du parti peut se fissurer. Et dans une guerre des clans, la procédure n’apaise pas : elle sert d’argument, de vitrine… et de déclencheur.

Le Rdpc se joue donc moins une bataille de chiffres électoraux qu’une bataille de crédibilité politique : celle de sa capacité à transformer des réseaux concurrentiels en une coalition durable. En attendant, l’absence — réelle ou symbolique — de Paul Biya agit comme un vide stratégique que des clans rivaux tentent de remplir à leur avantage.