À chaque saison des pluies, Douala se noie dans les mêmes quartiers, les mêmes rues et parfois les mêmes drames. Pourtant, les zones à risque sont connues, les points noirs identifiés et des milliards ont déjà été engagés dans le drainage. À Sable et Bonamoussadi, les eaux du 11 septembre 2026 ne révèlent donc pas seulement les excès du climat : elles exposent surtout les faillites d’une politique d’aménagement incapable d’anticiper, de contrôler et de protéger.

Douala : Quand la pluie fait le procès de la gouvernance environnementale

Par Thomas Tankou_________

Quand un désastre prévisible devient récurrent, l’inaction publique n’est plus une fatalité : elle devient une responsabilité.
La pluie n’est pas coupable de tout
Il faut cesser de présenter les inondations de Douala comme une simple conséquence des pluies torrentielles. Cette explication a l’avantage d’être commode : elle désigne le ciel comme responsable et dispense les décideurs de rendre des comptes.
La réalité est autrement plus dérangeante.
Douala est bâtie sur un territoire bas, humide, traversé par de nombreux cours d’eau et soumis aux influences du Wouri et de la mer. Cette configuration impose une discipline particulière dans l’utilisation des sols. Or, pendant des années, l’expansion urbaine a progressé sans que les infrastructures hydrauliques et les mécanismes de protection du territoire ne suivent au même rythme.
Le béton a gagné du terrain. Les espaces naturels de stockage de l’eau ont reculé. Des secteurs vulnérables ont été occupés. Les voies d’écoulement ont été réduites ou perturbées.
La catastrophe n’est donc pas créée par la pluie. Elle est amplifiée par les choix humains et, surtout, par les défaillances du contrôle public.

L’urbanisation sans garde-fou…

Le cas de Douala pose une question embarrassante : qui autorise, qui contrôle et qui sanctionne lorsque des constructions apparaissent dans des secteurs incompatibles avec la sécurité hydraulique ?
Il ne suffit pas de demander aux populations de curer leurs caniveaux lorsque l’administration elle-même laisse se développer des occupations qui compromettent le fonctionnement des réseaux.
Il ne suffit pas non plus de lancer un projet de drainage et de considérer ensuite la mission accomplie.
Une ville de plus de plusieurs millions d’habitants ne peut être administrée au gré des urgences. Elle nécessite un cadastre hydraulique actualisé, une cartographie publique des zones inconstructibles et une surveillance permanente des couloirs d’écoulement.
Construire là où l’eau doit passer, puis dépenser des milliards pour tenter de lui trouver un autre chemin : voilà le paradoxe coûteux d’une politique urbaine sans cohérence.

Où sont les résultats des investissements ?…
Le Cameroun a déjà consacré des ressources importantes à l’amélioration du drainage de Douala. Des canaux ont été aménagés et des ouvrages réalisés.
Mais l’épreuve de vérité n’est pas le montant annoncé d’un programme. C’est son résultat sur le terrain.
Si, après les travaux, certains quartiers continuent de se retrouver régulièrement sous l’eau, il faut procéder à une véritable évaluation publique : quels ouvrages fonctionnent ? Lesquels sont défaillants ? Lesquels sont sous-dimensionnés ? Lesquels nécessitent des travaux complémentaires ? Qui assure leur entretien ? Quels contrats ont été exécutés et avec quels résultats ?
Les populations ne doivent plus être invitées à applaudir les milliards dépensés ; elles doivent pouvoir constater leur efficacité.
Des exigences qui ne peuvent plus attendre
Il est temps de sortir du cycle « pluie-dégâts-promesses-oubli ».

La première exigence est la publication d’une cartographie détaillée des zones inondables de Douala, avec interdiction effective de toute nouvelle construction dans les couloirs d’écoulement et les secteurs les plus exposés.

Deuxième exigence : un programme permanent de curage et d’entretien des drains, avec calendrier public, identification des ouvrages concernés et compte rendu régulier de leur état.

Troisième exigence : un audit indépendant du dispositif de drainage, afin d’identifier les insuffisances techniques, les ouvrages défaillants et les investissements encore nécessaires.

Quatrième exigence : la fin de l’impunité en matière d’occupation anarchique des espaces hydrauliques. Toute construction illégale obstruant un passage d’eau doit faire l’objet d’une procédure de mise en conformité, de déplacement ou de démolition selon la législation applicable, quelle que soit la qualité du propriétaire ou ses relations.

Cinquième exigence : la création de véritables capacités de rétention des eaux, notamment par la restauration des zones humides et l’aménagement de bassins capables d’absorber les épisodes de pluies exceptionnelles.

Enfin, les alertes météorologiques doivent déboucher sur des opérations concrètes : information de proximité, sécurisation des écoles et des marchés, mise à l’abri préventive des populations des secteurs les plus dangereux et mobilisation anticipée des secours.
Gouverner, c’est prévenir
À Douala, le temps des simples constats devrait être révolu. Les autorités connaissent les quartiers exposés. Elles connaissent les saisons dangereuses. Elles savent que l’urbanisation accroît le ruissellement et que certains ouvrages sont insuffisants.
Elles savent également que le changement climatique risque de rendre certains épisodes plus difficiles à gérer.
Alors pourquoi attendre que l’eau entre dans les maisons pour agir ?
Une administration qui découvre chaque année les mêmes problèmes ne manque pas seulement de moyens : elle manque de prévention.
Sable et Bonamoussadi ne demandent pas des discours supplémentaires. Ils demandent une politique urbaine qui protège effectivement les habitants, des ouvrages entretenus, des règles appliquées et des responsables capables d’assumer leurs décisions.

Le 11 septembre 2026, l’eau a une nouvelle fois envahi Douala. Elle finira par se retirer. Mais si rien ne change, la prochaine pluie reprendra exactement le même chemin.
Et lorsqu’un désastre annoncé se répète sans correction durable, la question n’est plus de savoir pourquoi il pleut. Elle est de savoir pourquoi ceux qui gouvernent continuent de laisser les mêmes causes produire les mêmes victimes.