De la répression des populations de la Menoua aux batailles judiciaires autour de la mémoire coloniale, jusqu’à l’histoire dissimulée derrière les noms de lieux, le « Triptyque mémoriel » (3 ouvrages en 1), propose une plongée dans les angles morts de l’histoire du Cameroun.
« Triptyque mémoriel » : trois livres pour rouvrir des dossiers enfouis d’un autre pan de l’histoire du Cameroun
En vente dès le 25 septembre 2026
Réservation : (237)694944305/656561945
Note de lecture
Par Thomas Tankou
À travers « Guerre cachée en pays Bamiléké », « La mémoire coloniale en procès » et « Penka-Michel et la banalité du mal toponymique », l’auteur entreprend de faire dialoguer archives, témoignages, justice et toponymie pour interroger un même phénomène : comment une société peut-elle transmettre une histoire longtemps condamnée au silence, à l’oubli ou à l’habitude ?
I. Guerre cachée en pays Bamiléké
Avec « Guerre cachée en pays Bamiléké », le Pr Soh Charles se faufile avec le lecteur dans une histoire longtemps reléguée aux marges du récit national camerounais : celle de la répression qui a marqué plusieurs groupements de la Menoua, notamment Baloum, Bansoa, Bamendou et Balessing, entre 1955 et 1971.
L’intérêt majeur de cet ouvrage réside d’abord dans sa démarche documentaire. En croisant les archives avec les récits d’une cinquantaine de survivants, il tente de reconstituer une réalité historique dont la transmission a été fragilisée par les silences institutionnels, la dispersion des sources et la disparition progressive des témoins.
Le contexte est celui d’une décolonisation particulièrement violente. L’interdiction de l’Union des populations du Cameroun (Upc) en juillet 1955 ouvre une nouvelle phase de confrontation entre le mouvement nationaliste et les autorités coloniales françaises. Après l’indépendance de 1960, la répression se poursuit dans plusieurs régions du pays. La mise à mort d’Ernest Ouandié en 1971 symbolise tragiquement la fermeture de cette séquence historique.
Mais le livre ne se contente pas d’établir une chronologie des violences. Il interroge aussi leur postérité : comment une société conserve-t-elle la mémoire d’événements que l’histoire officielle a longtemps peu documentés ?
C’est précisément là que réside sa force : faire du témoignage non une simple parole du passé, mais une pièce du dossier historique.
II. La mémoire coloniale en procès
Avec le second livre « La mémoire coloniale en procès », le Triptyque quitte le terrain de l’établissement des faits pour examiner une question plus contemporaine : que devient la mémoire lorsqu’elle entre dans l’espace judiciaire ?
L’ouvrage explore la rencontre parfois conflictuelle entre histoire, justice, politique et mémoire. Le procès n’est plus seulement envisagé comme le lieu où l’on tranche un litige entre des parties ; il devient également un espace où se disputent les récits du passé, la reconnaissance des victimes et la légitimité des interprétations historiques.
Cette problématique prend une résonance particulière au Cameroun, où la période coloniale et les guerres de décolonisation restent traversées par de nombreuses zones d’ombre. Elle rejoint cependant des expériences observées ailleurs en Afrique. En Afrique du Sud par exemple, la Commission Vérité et Réconciliation a placé la mémoire des violences de l’apartheid au cœur d’un processus national de reconstruction. Au Rwanda, après le génocide de 1994, la justice a été confrontée à l’immense défi de juger les crimes tout en reconstruisant une mémoire collective. Au Kenya, les revendications liées aux violences commises pendant la période coloniale ont également montré combien le passé pouvait ressurgir dans les espaces judiciaires et diplomatiques.
Le concept de « lawfare mémorielle » permet ainsi d’interroger l’usage du droit dans les batailles de mémoire.
Ce deuxième opus pose une question essentielle : lorsqu’une société porte son histoire devant les tribunaux, cherche-t-elle seulement justice ou cherche-t-elle aussi à faire reconnaître officiellement une vérité longtemps contestée ?
III. Penka-Michel et la banalité du mal toponymique
Le troisième opuscule du Triptyque déplace encore davantage le regard. Avec « Penka-Michel et la banalité du mal toponymique », l’auteur s’intéresse à un objet apparemment ordinaire : le nom d’un lieu.
Pourtant, derrière une appellation géographique se cachent souvent une histoire, un rapport de pouvoir, une mémoire et parfois un oubli. Le choix d’un nom n’est donc jamais totalement neutre. Il peut conserver une trace, effacer une présence ou normaliser une représentation du passé.
La réflexion trouve une première clé chez Hannah Arendt. Dans Eichmann à Jérusalem, la philosophe développe l’idée de « banalité du mal » pour montrer comment des actes et des systèmes profondément destructeurs peuvent s’inscrire dans des pratiques administratives et quotidiennes apparemment ordinaires. L’ouvrage transpose cette interrogation, avec prudence, au domaine toponymique : comment l’habitude peut-elle contribuer à rendre l’oubli presque invisible ?
Une seconde référence essentielle est Pierre Nora et son concept des « lieux de mémoire ». Chez Nora, les lieux ne sont pas seulement des espaces physiques ; ils deviennent les supports matériels, symboliques et fonctionnels d’une mémoire collective.
À partir du cas de Penka-Michel, l’auteur invite donc à regarder autrement les cartes, les panneaux routiers, les documents administratifs et les usages quotidiens.
La question centrale est vertigineuse dans sa simplicité : que répétons-nous chaque jour lorsque nous prononçons le nom d’un lieu dont nous avons oublié l’histoire ?
Ce troisième texte achève ainsi le Triptyque en montrant que l’effacement de la mémoire ne passe pas toujours par le silence : il peut aussi passer par l’habitude.
