Les récentes accusations du, transfuge du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (Pcrn) contre l’universitaire relance avec force une affaire qui, depuis plusieurs années, alimente les conversations dans les milieux politiques, universitaires et sur les réseaux sociaux.

Pendant combien de temps va encore durer le silence des institutions ?

Par Thomas Tankou___________

Dans une vidéo largement relayée sur Internet, l’ancien responsable politique réitère ses accusations contre le professeur Jean Gatsi, qu’il accuse de l’avoir abusé sexuellement lorsqu’il était étudiant à l’Université de Douala. Plus encore, il promet publiquement à l’universitaire qu’il ne « sera plus jamais tranquille ».
Au-delà des passions politiques et des affrontements personnels que suscite cette affaire, une question fondamentale se pose : que doit faire la justice lorsqu’une accusation aussi grave est portée de manière répétée sur la place publique ?

Dans un État de droit, l’enjeu n’est pas de condamner sans preuve ni de protéger systématiquement les personnalités mises en cause. Il est de rechercher la vérité par les mécanismes prévus par la loi.
L’affaire soulève d’abord une problématique essentielle : celle de la protection simultanée de la présomption d’innocence et du droit des victimes présumées à être entendues. Lorsque des accusations d’agression ou d’abus sexuels deviennent publiques, deux exigences démocratiques entrent en tension. D’une part, nul ne peut être déclaré coupable avant une décision de justice. D’autre part, les institutions ne peuvent ignorer des faits allégués qui touchent à l’intégrité physique et morale d’une personne.
Le débat est d’autant plus sensible que les accusations concernent une relation supposée entre un enseignant universitaire et un étudiant. Dans de nombreux pays, la justice considère avec une particulière gravité les situations impliquant une relation d’autorité ou de dépendance. L’enseignant détient un pouvoir académique susceptible d’influencer le parcours de l’étudiant ; c’est pourquoi les législations modernes accordent une attention particulière à ce type de rapports lorsqu’ils sont évoqués dans des affaires de violences sexuelles.

L’expérience internationale montre que les institutions judiciaires ne restent généralement pas indifférentes lorsque des accusations répétées et médiatisées atteignent un certain niveau de gravité. En France par exemple, plusieurs affaires impliquant des personnalités publiques ont donné lieu à des enquêtes préliminaires ouvertes par le parquet à la suite de révélations publiques ou de plaintes déposées par les victimes présumées. L’objectif n’est pas de condamner automatiquement la personne mise en cause, mais de vérifier l’existence ou non d’éléments susceptibles de constituer une infraction.
L’affaire du politologue Olivier Duhamel, accusé d’agressions sexuelles incestueuses, illustre cette logique institutionnelle. Après les révélations publiques relayées dans les médias, le parquet de Paris avait rapidement ouvert une enquête afin d’établir les faits et d’apprécier leur éventuelle qualification pénale. De même, dans plusieurs dossiers impliquant des responsables politiques, des artistes ou des universitaires, les procureurs ont estimé nécessaire d’agir pour éviter que le débat ne demeure exclusivement médiatique.

En Afrique également, des précédents existent. Au Sénégal, l’affaire ayant opposé l’opposant politique Ousmane Sonko à une employée d’institut de beauté a conduit à une procédure judiciaire complète, malgré les tensions politiques considérables qui entouraient le dossier. Quelles que soient les opinions sur l’issue de cette affaire, les institutions judiciaires ont considéré que les accusations de nature sexuelle méritaient une investigation approfondie.
En Afrique du Sud, plusieurs personnalités politiques et religieuses ont également fait l’objet d’enquêtes ou de poursuites à la suite d’accusations d’abus sexuels. Le pays a progressivement développé une culture institutionnelle selon laquelle les allégations graves doivent être examinées par les autorités compétentes plutôt que tranchées dans l’arène médiatique.

Ces exemples ne signifient pas que toute accusation doit conduire à une condamnation. Ils montrent plutôt qu’une démocratie mature cherche à déplacer le débat du terrain émotionnel vers le terrain judiciaire. Lorsque la justice intervient, elle permet aux différentes parties de présenter leurs preuves, leurs témoignages et leurs arguments dans un cadre légal et contradictoire.
Au Cameroun, l’absence apparente d’une initiative judiciaire visible dans une affaire qui continue de ressurgir régulièrement pose un problème de crédibilité institutionnelle. Chaque nouvelle déclaration publique ravive les interrogations de l’opinion sans apporter de réponse définitive. Cette situation crée un espace propice aux spéculations, aux règlements de comptes et à la polarisation sociale.
Le risque est double. Si les accusations sont fondées, une éventuelle victime pourrait avoir le sentiment que les institutions refusent d’entendre sa parole. Si elles sont infondées, la personne mise en cause subit alors une atteinte durable à sa réputation sans bénéficier d’une clarification judiciaire susceptible de rétablir son honneur. Dans les deux cas, le silence institutionnel entretient l’incertitude.

La question n’est donc pas de savoir si l’opinion publique doit croire automatiquement l’accusateur ou l’accusé. Elle est de déterminer si les autorités compétentes disposent d’éléments suffisants pour ouvrir des vérifications permettant d’éclairer les citoyens. Dans de nombreux systèmes juridiques, le ministère public peut décider d’engager certaines investigations lorsqu’il estime que l’intérêt général ou la gravité des faits allégués le justifie.

Au final, l’affaire opposant Jacques Bertrand Mang au professeur Jean Gatsi dépasse largement le cadre d’un conflit personnel. Elle interpelle la capacité des institutions camerounaises à traiter avec rigueur et impartialité des accusations particulièrement sensibles. Dans une société attachée à l’État de droit, la justice ne doit être ni l’instrument de la vindicte populaire ni le refuge de l’impunité. Elle doit demeurer le lieu où les faits sont établis, les responsabilités déterminées et les droits de chacun protégés.
Tant qu’une clarification judiciaire n’interviendra pas, les accusations continueront d’alimenter les controverses, les soupçons et les fractures au sein de l’opinion. Or, dans ce type de dossier, le temps qui passe sans réponse institutionnelle n’éteint pas les interrogations : il les amplifie.