Ce 13 août à Bafoussam, une conférence de presse a placé la justice populaire au cœur du débat sur l’État de droit. Roger Tamkou, le Dr Pojume Hugues et Charlie Tchikanda de la Ligue des droits et libertés, ont successivement dénoncé les dérives de la vindicte populaire, rappelé les garanties judiciaires et évoqué des cas concrets, dont celui de deux jeunes brûlés vifs à Baloum. Récit…

L’urgence de remettre la loi au centre des préoccupations

Par Thomas
Tankou _

À Bafoussam, le Collectif Justice pour tous et la Ligue des droits et libertés ont tiré la sonnette d’alarme sur la montée de la justice populaire. À travers les interventions de Roger Tamkou du Collectif justice pour tous, du Dr Pojume Hugues et de Charlie Tchikanda de la Ligue des droits et libertés. La conférence de presse du 13 août 2026 a posé une question essentielle : jusqu’où une société peut-elle tolérer que la colère collective se substitue à la justice institutionnelle ?

« La justice populaire au Cameroun : un phénomène à combattre sans merci ». La conférence était modérée par Augustin Ntchamande, de la Ligue des droits et libertés.
Dans son propos liminaire, Roger Tamkou, l’un des principaux responsables du Collectif Justice pour tous, a replacé cette initiative dans le combat quotidien de son organisation en faveur des droits humains. Ancien prisonnier dans le contexte de la crise postélectorale, il milite notamment pour la libération des personnes qu’il considère comme arbitrairement détenues.
Son intervention donne ainsi à la conférence une dimension particulière : celle d’un militant qui entend défendre le droit précisément parce qu’il a lui-même connu les rigueurs de l’appareil judiciaire. Pour lui, combattre la justice populaire revient aussi à rappeler que la protection des libertés ne peut être sélective.

Pojume Hugues : le peuple ne peut pas se faire justice…

Le premier exposé, présenté par le Dr Pojume Hugues, s’est attaché à déconstruire une confusion fondamentale.
La Constitution affirme que la justice est rendue au nom du peuple camerounais. Mais cette formule, a-t-il expliqué en substance, ne signifie nullement que les citoyens disposent du pouvoir de rendre eux-mêmes la justice.
La nuance est capitale. Entre le principe selon lequel la justice appartient au peuple et la pratique consistant à arrêter, juger, condamner ou exécuter un individu dans la rue, il existe un fossé juridique infranchissable.
Le conférencier a également évoqué la notion d’habeas corpus, ainsi que les garanties prévues par le Code de procédure pénale. Il a replacé ces principes dans le cadre plus large de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, avant de rappeler que le droit camerounais prévoit des sanctions contre ceux qui se substituent aux autorités judiciaires.

Charlie Tchikanda : des victimes bien réelles…

Le second exposé, présenté par Charlie Tchikanda, secrétaire exécutif de la Ligue des droits et libertés, a ramené le débat au terrain.
Le défenseur des droits humains a notamment évoqué plusieurs cas de justice populaire recensés au Cameroun, dont celui particulièrement dramatique de deux jeunes hommes brûlés vifs à la chefferie Baloum, après avoir été accusés d’avoir volé des tôles. La Ligue des droits et libertés avait alors réagi par un communiqué de presse.
À travers ces exemples, Charlie Tchikanda a montré que la justice populaire n’est pas une abstraction juridique. Elle produit des victimes, détruit des vies et peut conduire à l’irréparable sur la base de simples accusations.
Il a également rappelé que le phénomène n’est pas propre au Cameroun. Sous différentes formes, la justice populaire a traversé les sociétés et les époques, souvent alimentée par la défiance envers les institutions, la lenteur de la justice, l’insécurité ou le sentiment d’impunité.

Quand la colère devient un tribunal…

Au fond, les trois interventions convergent vers un même constat : la justice populaire prospère là où la confiance dans la justice institutionnelle s’effrite.
Mais l’inefficacité supposée ou réelle des institutions ne saurait légitimer le lynchage, la torture ou l’exécution d’un suspect. Une accusation n’est pas une condamnation. Un soupçon n’est pas une preuve.
À Bafoussam, le Collectif Justice pour tous et la Ligue des droits et libertés ont donc lancé un avertissement qui dépasse le seul phénomène des foules en colère : si la loi cesse d’être la règle commune, c’est toute la société qui bascule dans la loi du plus fort.