Les deux chambres du parlement camerounais reunis ce jour en congrès ont adopté en majorité l’article 1 du projet modifiant et complétant la loi. Sur les 280 parlementaires attendus, seuls 222 votants ont répondu à l’appel. 200 voix pour, 18 contre et 4 bulletins nuls. Mais la grogne au Rdpc est grandissante. Le doyen d’âge au Sénat a craché le feu.
La gifle du sénateur René Zé Nguele au Renouveau national et à Paul Biya
Par Thomas Tankou____________
La prise de position du sénateur Rdpc — nommé par le président Paul Biya himself — est symptomatique d’un malaise politique profond. Exprimée avec force et répétée dans son intervention, elle révèle non seulement une défiance à l’égard du contenu et de la méthode de la réforme proposée, mais aussi une crainte plus large : celle d’une dérive autoritaire organisée et d’une préparation de la transmission du pouvoir au sein d’un cercle restreint.
Notre analyse reprend les éléments du discours du sénateur pour les replacer dans leur contexte institutionnel et politique, en mettant l’accent sur les risques de dérive totalitaire et sur la logique de transmission « de gré à gré » du pouvoir depuis le parti au pouvoir.
1.Le sens politique de la critique : de la déception au soupçon…
René Ze Nguele commence par rappeler l’espoir né du « Renouveau national » de 1982 — promesse d’un renouveau des institutions — puis traduit sa vive déception. « Il n’y a plus de démocratie au Cameroun. »
Ce constat, venant d’un notable du Rdpc, n’est pas anecdotique. Il marque une fracture entre l’idéologie de renouvellement initiale et la pratique politique qui paraît verrouillée au Rdpc.
La réaction au texte de réforme — qualifié de canular — souligne l’incrédulité face à une procédure perçue comme bâclée et précipitée. L’insistance sur le fait que la réforme a été lue comme une plaisanterie (répétée deux fois dans l’extrait) traduit une défiance sur la légitimité du texte et de son processus d’adoption.
2.Méthode et précipitation : indices d’un processus autoritaire…
Le sénateur dénonce la « précipitation » avec laquelle la réforme est conduite. Ce point est central : la précipitation est souvent la technique des régimes qui veulent verrouiller des changements constitutionnels avant que l’opinion, les institutions et les élites ne puissent s’organiser pour les contester.
En outre :
-L’argument de la reprise du texte « quand nous serons à tête reposée » suggère que l’actuel rythme d’adoption empêche un débat réfléchi et contradictoire.
-L’appel à clarifier le rôle d’un vice‑président traduit le souci d’éviter les zones d’ombre susceptibles d’être exploitées pour personnaliser le pouvoir ou pour créer une rente institutionnelle destinée à une succession non démocratique.
3.Le vice‑président : instrument de succession ou simple fonction ?…
Le cœur de l’objection tient à la fonction de vice‑président telle que présentée : si elle est vague, discrétionnaire ou révocable à la guise du chef de l’État, elle devient une coquille vide ou, au contraire, un instrument flexible au service d’un dessein politique particulier.
-Si le vice‑président est conçu comme successeur automatique, la demande du sénateur d’une stabilité et de garanties est logique : la succession n’a de sens démocratique que si elle est encadrée et contrôlée par des procédures claires et des contre‑pouvoirs.
-Si la fonction reste entièrement discrétionnaire, elle peut servir d’alibi institutionnel pour organiser une transmission « de gré à gré » — un mécanisme interne au parti et à la famille du pouvoir pour transmettre la main sans consultation populaire réelle.
4.Dérive totalitaire et logique patrimoniale
Le discours met en lumière deux dangers corrélés :
A) La dérive totalitaire : lorsque l’État réduit les espaces de débat, contrôle les institutions et modifie les règles constitutionnelles sans consentement effectif, il s’éloigne des principes démocratiques pour prendre des caractéristiques autoritaires — concentration du pouvoir, affaiblissement des institutions indépendantes, manipulation des règles au profit d’une minorité dirigeante.
B) La propension à la transmission patrimoniale : l’obsession de stabiliser la fonction de vice‑président en tant que « vocation de succession » peut être interprétée comme un projet de figer la succession au sein d’une élite choisie. Historiquement, ces schémas aboutissent à la personnalisation du pouvoir et à la reproduction d’un cercle de notables — ce que le sénateur condamne implicitement quand il exige de savoir « ce que [le président] veut faire de ce pays ».
5.Les contradictions du Rdpc et la légitimité contestée
Le fait que ces critiques viennent d’un sénateur nommé par Paul Biya est révélateur : il indique que le malaise dépasse l’opposition formelle et gagne des membres de l’appareil de pouvoir.
Deux conséquences en découlent :
-La réforme, si elle persiste sans réelles révisions et garanties, risque d’aggraver les fractures internes et de provoquer des remous publics et institutionnels.
-Une perte de légitimité accrue : lorsque même des figures proches du régime qualifient le processus de suspect, l’acceptation populaire et internationale du texte s’en trouve fragilisée.
6.Scénarios et recommandations politiques (courts)
Scénarios probables :
-Adoption précipitée et personnalisation accrue du pouvoir : renforcement du verrouillage autoritaire et risque d’isolement international.
-Retrait ou réécriture du texte après fortes contestations internes : possibilité d’un compromis préservant des marges de manœuvre démocratique.
Recommandations succinctes :
-Clarifier et institutionnaliser le rôle du vice‑président (modalités de nomination, de révocation, conditions de succession) pour éviter les ambiguïtés propices aux manipulations.
-Ouvrir un véritable débat public et parlementaire, avec consultation des partis, de la société civile et des experts constitutionnels.
-Inscrire des garanties de contre‑pouvoir (indépendance de la justice, rôle du parlement, protection des libertés publiques) dans la réforme pour prévenir toute dérive autoritaire.
Un signal d’alarme…
La prise de parole de René Ze Nguele est plus qu’une voix discordante au sein du Rdpc : elle est un signal d’alarme. Elle met en exergue le décalage entre le récit fondateur du « Renouveau » et la pratique politique contemporaine, perçue comme verrouillée et susceptible d’être organisée autour d’une transmission patrimoniale du pouvoir.
Si le pays veut éviter une consolidation plus profonde d’un système autoritaire déguisé en réforme constitutionnelle, il faut sortir de la précipitation et rétablir un débat transparent, des garanties institutionnelles et une logique de succession conforme à des principes démocratiques. Sans cela, la réforme risque d’être moins une modernisation des institutions qu’un habillage constitutionnel d’une logique de domination et de transmission de pouvoir.
