Le Cameroun célèbre ses championnes d’Afrique, mais derrière les festivités se dessine un paradoxe saisissant. Pour participer à la Can féminine Maroc 2026, l’État a engagé environ 2,736 milliards de FCfa, soit une somme largement supérieure à la prime d’environ 1,1 milliard de FCfa attribuée par la CAF au vainqueur. Alors que le pays fait face à une économie en difficulté, à des besoins de financement colossaux et à de multiples urgences sociales, le régime s’apprête à transformer le triomphe des Lionnes en vitrine politique.
Quand le régime transforme un sacre en opération de marketing politique
Par Ibrahim Baba Matip__________
Le sacre historique des Lionnes Indomptables mérite incontestablement d’être célébré. En battant le Malawi 3-0 en finale de la Can féminine Maroc 2026, le Cameroun a remporté pour la première fois de son histoire le trophée continental chez les dames. Mais la réception annoncée ce samedi 22 août au Palais de l’Unité par Paul Biya et son épouse soulève une autre question : jusqu’où une victoire sportive peut-elle être récupérée politiquement par un pouvoir confronté à une situation économique et sociale de plus en plus préoccupante ?
Une victoire qui appartient d’abord aux Camerounais…
Les Lionnes ont offert au pays un rare moment de communion nationale. Leur parcours, marqué notamment par les victoires contre le Nigeria et le Maroc, puis par une finale maîtrisée face au Malawi, a provoqué une véritable liesse populaire au Cameroun.
Cette joie est authentique. Elle appartient aux joueuses, à leur encadrement, à leurs familles et surtout aux millions de Camerounais qui se sont identifiés à leur courage. Le problème n’est donc pas que le président de la République rende hommage aux championnes. Le problème est l’utilisation politique d’un succès sportif dans un contexte où le pouvoir peine à offrir d’autres motifs de satisfaction à la population.
Le trophée comme instrument de communication politique…
La mise en scène présidentielle intervient à un moment particulièrement sensible. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute avait d’ailleurs déjà transmis aux Lionnes le message de Paul Biya, leur indiquant que le président les attendait au Cameroun avec le trophée. Après le sacre, le Chef de l’État les a également félicitées publiquement.
La réception du Palais de l’Unité peut ainsi être lue comme une opération de communication destinée à associer l’image du pouvoir à une victoire qui, elle, est largement populaire. Le football devient alors un puissant outil de reconquête symbolique : pendant quelques heures, les difficultés du quotidien cèdent la place aux sourires, aux drapeaux et aux images des championnes aux côtés du couple présidentiel.
Cette mécanique n’est pas nouvelle. Dans de nombreux régimes, les victoires sportives permettent au pouvoir de capitaliser sur le patriotisme et l’émotion collective. Mais au Cameroun, le contraste est particulièrement saisissant.
2,7 milliards FCfa pour la compétition, 2 millions de dollars pour le trophée…
Selon des chiffres publiés par Cfoot, l’État aurait mobilisé environ 2,736 milliards de FCfa pour la préparation et la participation des Lionnes à cette Can. La Caf avait, de son côté, porté à 2 millions de dollars la prime destinée à l’équipe championne, soit environ 1,1 milliard de FCfa.
Autrement dit, l’investissement public dans la compétition apparaît nettement supérieur à la récompense financière attribuée par la Caf au vainqueur. Cela ne signifie évidemment pas que cette dépense était inutile : investir dans le sport, particulièrement dans le sport féminin, peut produire des bénéfices sociaux et symboliques considérables.
Mais dans un pays où chaque franc public est devenu précieux, la question de la hiérarchisation des priorités demeure légitime.
Pendant que les Lionnes triomphent, le pays cherche de l’argent…
Le contraste devient encore plus brutal lorsqu’on regarde la situation financière du Cameroun. Le budget 2026 fait apparaître un besoin total de financement de 3 104,2 milliards de FCfa, contre 2 326,5 milliards en 2025. Le Fmi estime par ailleurs que la croissance reste modérée, que les pressions de financement demeurent élevées et que le risque global de surendettement reste important.
Il faut cependant nuancer l’idée d’un « retour au Fmi » : le dernier programme soutenu par le Fonds s’est achevé en juillet 2025, mais le Cameroun continue d’avoir des engagements financiers envers l’institution. Si un nouveau programme devait être négocié avant la fin de 2026, il constituerait surtout le symptôme d’une dépendance financière que le pouvoir aurait préféré éviter.
Dans ce contexte, la célébration du trophée ne devrait pas faire oublier les urgences économiques, sociales et sécuritaires.
Et si la priorité était ailleurs ?…
On aurait aussi pu attendre du Chef de l’État une présence visible auprès des victimes des catastrophes qui frappent le pays, notamment après l’éboulement ayant enseveli des chercheurs d’or dans la région de l’Est. Face à de telles tragédies, la présence présidentielle aurait envoyé un autre message : celui d’un État attentif aux drames ordinaires de ses citoyens.
Le Cameroun n’a pas seulement besoin de trophées pour retrouver confiance. Il a besoin d’une économie plus solide, d’infrastructures fonctionnelles, d’emplois, de services publics efficaces et d’une gestion rigoureuse des ressources.
Ne pas confondre gloire sportive et bilan politique…
Les Lionnes ont gagné. Le pouvoir, lui, ne doit pas gagner politiquement ce que les joueuses ont gagné sportivement.
La réception du Palais de l’Unité peut être un bel hommage si elle reste consacrée aux héroïnes. Elle deviendrait problématique si elle servait à fabriquer l’image d’un pays heureux derrière laquelle seraient dissimulées les difficultés économiques et sociales.
Les Camerounais peuvent applaudir leurs championnes tout en demandant des comptes à leurs dirigeants. Ils peuvent célébrer la victoire des Lionnes et, le même jour, s’interroger sur la dette, les dépenses publiques, le chômage, les infrastructures et la gestion de l’État.
Le trophée appartient aux Lionnes et au peuple. Le bilan du pays, lui, appartient au pouvoir.
