Celà va faire bientôt un quart de siècle que le Cameroun a célébré sa « libération financière ». Mais le pays semble de nouveau contraint de lorgner vers Washington pour préserver ses équilibres budgétaires.

Cameroun : Le retour à Washington ou le cuisant échec d’une indépendance budgétaire

Par Thomas Tankou___________

Dette en forte progression, grands projets à l’arrêt, coûts qui explosent, retards de mise en service et faible attractivité pour les capitaux privés : derrière le retour du Fmi se dessine surtout le bilan controversé d’une politique d’investissement qui n’a pas produit les retombées promises. Plus qu’un simple problème de financement, c’est la gouvernance de l’argent public qui se retrouve au banc des accusés.

Le rêve s’est endetté…

Le « Big Push » devait changer le visage du Cameroun. Routes, barrages, ports, infrastructures énergétiques : l’État a massivement investi pour accélérer la transformation économique du pays.
Mais la dette a suivi la même trajectoire. Entre 2009 et 2017, elle aurait bondi d’environ 900 milliards à 15 000 milliards de FCFA.
Le problème n’est pas d’avoir emprunté. Le problème est de savoir ce que ces milliards ont réellement rapporté.
Un investissement financé par la dette doit produire de la richesse, augmenter les recettes ou réduire durablement les dépenses. Lorsque les projets prennent du retard et que leurs coûts s’envolent, la dette demeure, tandis que les bénéfices attendus disparaissent dans le calendrier.

Des millions immobilisés…

Le cas de Bini à Warak est particulièrement révélateur.
Inscrit dans le Plan d’Urgence Triennal, le projet a connu un arrêt prolongé avant d’être relancé dans un nouveau cadre. Avec l’intervention de Savannah Energy, son coût aurait atteint 393 milliards de FCFA, soit près du double du montant initialement envisagé.
La mise en service ne serait désormais pas attendue avant 2029.
Pendant que le calendrier recule, la facture avance.
Pour l’État, chaque année de retard signifie des bénéfices économiques différés, des coûts supplémentaires et une pression accrue sur les finances publiques.

Le prix des projets mal gérés…

Derrière les chiffres se trouve une question beaucoup plus embarrassante : où sont les mécanismes de responsabilité lorsque les grands projets dérapent ?
Planification défaillante, études insuffisantes, retards, renégociations, surcoûts : lorsque ces phénomènes se répètent, ils cessent de relever du simple accident administratif.
Ils deviennent un problème de gouvernance.
L’État peut toujours mobiliser de nouveaux financements. Mais il ne peut indéfiniment faire payer au contribuable les conséquences de projets mal maîtrisés.

Les investisseurs regardent ailleurs…

La mauvaise gestion des investissements publics produit également une conséquence invisible : elle détruit la confiance.
Un investisseur ne choisit pas seulement un pays pour ses ressources naturelles. Il regarde sa capacité à exécuter, à respecter ses engagements, à garantir la stabilité des règles et à transformer les annonces en réalisations.
Quand les chantiers s’éternisent et que les coûts explosent, le risque augmente.
Et lorsque le risque augmente, le capital devient plus cher — ou part ailleurs.
Le contraste avec la Côte d’Ivoire est à cet égard révélateur : l’attractivité économique se construit aussi avec de la crédibilité institutionnelle.

La facture arrive chez le citoyen…

Lorsque les finances publiques se resserrent, la facture finit toujours par atteindre les ménages.
Réduction des subventions, nouvelles taxes, pression fiscale accrue, limitation des dépenses : les ajustements budgétaires ne sont jamais neutres pour les populations.
Le FMI peut exiger des réformes. Mais il ne crée pas la dette, ne planifie pas les projets camerounais et ne décide pas de leurs surcoûts.
Il intervient lorsque les marges de manœuvre sont déjà réduites.

Washington n’est plus qu’un symptôme…

Le véritable problème n’est donc pas le retour vers Washington.
Le véritable problème est pourquoi le Cameroun doit y retourner.
Après des années de grands projets, d’endettement et de promesses de transformation économique, le pays se retrouve confronté à une équation brutale : des besoins toujours énormes, des ressources budgétaires limitées et une dette qui réduit progressivement l’espace disponible pour financer le développement.
La question n’est plus de savoir combien le FMI peut prêter.
Elle est de savoir combien d’argent public peut encore être dépensé sans produire suffisamment de richesse en retour.

Le quart de siècle en arrière…

Le Cameroun ne reviendra pas en arrière parce qu’il sollicite le FMI. Il y reviendra si les mêmes erreurs de gestion se reproduisent.
Le véritable tournant doit donc être celui de la discipline : sélectionner moins de projets, mais mieux les préparer ; contrôler les coûts ; publier les résultats ; sanctionner les dérives ; mesurer les retombées économiques et demander des comptes aux responsables.
Car l’indépendance financière ne se proclame pas.
Elle se construit par une gestion rigoureuse de chaque franc public.
Et si le Cameroun est aujourd’hui obligé de regarder à nouveau vers Washington, la question la plus urgente n’est peut-être pas celle de savoir qui va financer le prochain budget.
Elle est de savoir pourquoi vingt ans après la promesse d’autonomie, le pays en est encore là.