L’État du Cameroun continue de mobiliser des milliards pour maintenir artificiellement en activité une compagnie qui n’a jamais dégagé de bénéfices depuis quinze ans. Mais a plutôt syphoné plus de 15 milliards des caisses publiques.

Camair-Co, plus de quinze de perfusion à cause d’un modèle économique douteux

Par Thomas
Tankou____________

Quinze ans de pertes, un modèle sous perfusion
Camair-Co est devenue l’un des exemples les plus saisissants des errements de la politique économique camerounaise. Selon les éléments de la Chambre des comptes, la compagnie aérienne nationale n’a jamais enregistré d’exercice bénéficiaire depuis sa création, il y a quinze ans. Elle a cumulé environ 53 milliards de FCfa de pertes, dont 4,6 milliards pour la seule année 2025. Pour éviter la rupture de trésorerie, l’État a encore injecté plus de 16 milliards de FCfa en seulement trois mois en 2026, auxquels s’ajoute un financement bancaire de 25 milliards de FCfa conduit par Ecobank.
Le problème n’est donc plus celui d’une difficulté conjoncturelle. Il s’agit d’une insolvabilité économique chronique, masquée par des recapitalisations et des concours financiers publics successifs.

Une entreprise zombie entretenue par l’argent public…

Dans une économie de marché, une entreprise qui accumule durablement des pertes doit soit réviser son modèle économique, soit réduire son périmètre d’activité, soit disparaître. Camair-Co semble avoir échappé à cette discipline de marché grâce à la garantie implicite de l’État.
Cette situation correspond au phénomène de l’entreprise zombie : une structure incapable de générer suffisamment de flux de trésorerie pour financer durablement son exploitation, mais maintenue artificiellement à flot par des injections de capitaux, des subventions ou des financements exceptionnels.
Chaque recapitalisation repousse ainsi l’échéance sans traiter nécessairement le déficit structurel. L’argent public devient alors une perfusion budgétaire, davantage destinée à préserver l’existence juridique de l’entreprise qu’à restaurer sa compétitivité.

L’économie impitoyable du transport aérien…

L’aviation commerciale est pourtant un secteur où les erreurs de dimensionnement coûtent extrêmement cher. Maintenance, assurances, carburant, certification, formation des équipages, frais aéroportuaires et coûts de leasing constituent une masse importante de charges fixes et semi-fixes.
La rentabilité dépend donc fortement du taux d’utilisation de la flotte, du coefficient de remplissage, du rendement par siège-kilomètre et de la capacité à optimiser les rotations. Une flotte trop réduite, vieillissante ou insuffisamment disponible entraîne mécaniquement une hausse du coût unitaire d’exploitation.
Camair-Co se retrouve ainsi confrontée à un cercle vicieux : faibles capacités opérationnelles, offre limitée, revenus insuffisants, déficit d’exploitation, besoin de financement, puis nouvelle injection publique.

Le coût d’opportunité pour l’économie nationale…

Le véritable problème dépasse les comptes de Camair-Co. Chaque milliard consacré à la couverture des déficits représente un coût d’opportunité pour l’État. Ces ressources auraient pu financer des infrastructures productives, l’énergie, les transports, la santé, l’éducation ou encore l’investissement industriel.
La question fondamentale devient alors celle de la productivité marginale de la dépense publique : combien de valeur économique supplémentaire chaque franc investi dans Camair-Co permet-il réellement de créer ?
Si la réponse demeure négative après quinze années, la poursuite du financement sans restructuration profonde devient économiquement difficile à justifier.

La souveraineté ne peut remplacer la rentabilité…

Le maintien d’une compagnie aérienne nationale peut répondre à des impératifs stratégiques : connectivité territoriale, souveraineté, diplomatie économique ou développement du tourisme. Mais ces objectifs doivent être explicitement assumés comme des missions de service public, avec leur coût budgétaire clairement identifié.
Ce qui pose problème, c’est de présenter indéfiniment comme un investissement productif ce qui ressemble davantage à une subvention d’équilibre permanente.
Le Cameroun est désormais face à un choix : restructuration radicale, changement de modèle économique, partenariat stratégique, recentrage des activités ou abandon progressif du dispositif actuel. Continuer simplement à injecter des milliards reviendrait à appliquer une politique de financement des pertes, alors que le véritable impératif devrait être celui de la création de valeur.
Après quinze ans, Camair-Co ne souffre plus seulement d’un problème financier. Elle révèle surtout les limites d’une gouvernance publique qui confond parfois sauvetage institutionnel et viabilité économique. La véritable question n’est donc plus combien l’État doit encore injecter, mais combien de temps il peut continuer à financer un modèle dont les fondamentaux restent déficitaires.