Malgré la multiplication des organismes chargés de combattre la corruption, les détournements de deniers publics demeurent une plaie béante de l’État camerounais. Derrière les rapports, les arrestations et les condamnations, une question reste largement sans réponse : combien de milliards effectivement détournés retournent dans les caisses de l’État ?

Cameroun : plus on crée des structures de lutte, plus la corruption prospère

Par Cyprien Afana Tsama___________

Des milliards perdus, des services publics sacrifiés et une justice qui peine à récupérer le butin
Le chiffre donne le vertige. Selon une analyse de Tientcheu Nouake, fondée sur une décennie de rapports de la Commission nationale anti-corruption (Conac), les préjudices cumulés recensés atteindraient 365,9 milliards de FCFA. Un montant déjà colossal, mais qui ne serait que la partie visible d’un mal beaucoup plus profond : celui d’une gestion publique où les ressources disponibles ne correspondent plus aux besoins réels des populations.

L’écart est particulièrement saisissant en 2023, avec des besoins sociaux estimés à 1 638 milliards de FCfa. Autrement dit, le problème camerounais ne se résume pas à quelques fonctionnaires indélicats ou à des détournements isolés. Il renvoie à une mécanique où l’argent public disparaît alors que les hôpitaux, les écoles et les infrastructures continuent de manquer de moyens.
Le verdict accablant des chiffres
Le dernier Indice de perception de la corruption de Transparency International confirme cette impression. Publié en février 2026, l’indice 2025 attribue au Cameroun 26 points sur 100, pour une 142e place sur 182 pays. Le pays se situe très en dessous de la moyenne mondiale, établie à 42 points.
Cette mauvaise performance prend un relief particulier lorsque l’on observe les conséquences sociales. La baisse des investissements dans la santé et l’éducation signifie concrètement moins d’équipements, des infrastructures insuffisantes et une charge toujours plus lourde supportée par les familles.
La corruption devient alors une taxe invisible imposée aux citoyens.

Le véritable scandale : l’impunité…

Mais le mal le plus préoccupant n’est peut-être même pas le détournement. C’est l’impunité qui peut l’accompagner.
Le Cameroun dispose pourtant d’une impressionnante architecture institutionnelle : Conac, Tribunal criminel spécial, Agence nationale d’investigation financière, Commission des marchés financiers, Chambre des comptes, structures de contrôle administratif et mécanismes de recouvrement. La Conac publie régulièrement ses rapports et transmet certaines affaires aux juridictions compétentes. En 2024, elle indique avoir engagé 11 procédures judiciaires, dont trois avaient abouti à des condamnations au moment du bilan.
Mais une question demeure : où est l’argent ?
Car condamner un détourneur sans récupérer substantiellement les sommes volées revient à organiser une justice amputée de sa finalité économique. Certes, il existe des opérations de restitution et de recouvrement. En 2024, la Conac rapporte notamment plus de 8 milliards de FCFA récupérés grâce aux décisions du Tribunal criminel spécial et aux actions de la Société de recouvrement des créances.
Mais ces montants restent sans commune mesure avec les préjudices accumulés au fil des années.

La prison seule ne suffit pas…

Le débat devient encore plus sensible lorsqu’il concerne les personnalités condamnées pour détournement de deniers publics. Dans l’opinion camerounaise, une conviction s’est progressivement installée : la justice anticorruption serait parfois sélective et susceptible d’être influencée par les rapports de force politiques.
Cette perception ne signifie évidemment pas que toutes les condamnations seraient politiques. Elle traduit cependant une exigence légitime : la justice doit pouvoir démontrer qu’elle frappe les responsables sur la base des faits et du droit, indépendamment de leur appartenance politique, de leur proximité avec le pouvoir ou de leur position dans l’appareil d’État.

L’efficacité d’une politique
anticorruption ne se mesure donc ni au nombre de personnes arrêtées, ni à la durée des peines prononcées. Elle se mesure d’abord à l’argent effectivement récupéré, aux biens confisqués et à la capacité de l’État à empêcher la récidive.

Un système à réformer en profondeur…

Le paradoxe camerounais est désormais manifeste : plus les structures de lutte contre la corruption se multiplient, plus le phénomène demeure préoccupant. La Conac elle-même fait état de 10 520 dénonciations en 2024, contre 7 548 en 2023, tandis que le nombre d’entités engagées dans la stratégie nationale anticorruption est passé de 84 à 105.
Le problème n’est donc plus l’absence d’organismes. Il est celui de leur capacité réelle à produire des sanctions impartiales, rapides et surtout financièrement efficaces.
Tant que le détournement restera plus rentable que la probabilité d’être sanctionné, la corruption continuera de prospérer. Le véritable tournant ne consistera pas à créer une nouvelle commission, mais à garantir une justice indépendante, la transparence des patrimoines, la confiscation effective des avoirs illicitement acquis et le retour systématique des fonds dans les caisses publiques.
Car derrière chaque milliard détourné, il y a une école qui ne sera pas construite, un malade qui attendra, une route qui restera dégradée et une famille qui paiera de sa poche ce que l’État aurait dû financer.
Le scandale n’est donc plus seulement celui de l’argent volé. C’est celui d’un système dans lequel le voleur peut parfois perdre sa liberté sans que la collectivité ne retrouve son argent.